Pourquoi migrer? (première partie)

La France est en passe de devenir « le premier pays d’Europe pour la demande d’asile »… Il est urgent de « réduire son attractivité »… Il faut mettre fin à « l’appel d’air »… Il faut « revoir » l’aide médicale d’Etat et le regroupement familial… Il est temps de « balayer les bons sentiments » pour « sortir du déni », etc. Ces commentaires, récurrents d’assez longue date dans le discours de l’extrême droite ont fleuri, au sein de la majorité et à droite, à la suite du discours du président de la République devant les députés et sénateurs de son parti, le 16 septembre 2019, appelant à « regarder le sujet de l’immigration en face ». Tout comme à une autre époque, Michel Rocard, alors premier ministre, avait déclaré que «la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

L’immigration est de longue date un thème récurent et structurant dans le débat public et politique. Mais force est de constater que celle-ci est avant tout abordée selon les modalités d’une politique d’opinion et non en s’intéressant à la réalité des faits s’appuyant sur les statistiques, les études, ou les lois nationales et internationales. A titre d’exemple, nous aurons ainsi l’occasion de revenir un peu plus tard sur le fait que l’assertion selon laquelle la France serait en passe de devenir le premier pays d’Europe pour la demande d’asile, est très largement inexacte. Elle est pourtant reprise à son compte par des décideurs, qui l’utilisent comme base pour leurs prises de décisions en matière de politique migratoire.

Mais la France n’a pas l’apanage de cette approche de la question migratoire : hystérisation de la campagne présidentielle américaine autour de la construction d’un mur anti migrants à la frontière américano mexicaine, rôle du rejet du « tourisme social » dans la campagne pro Brexit, approche « rugueuse » de la question dans les pays d’Europe de l’Est …

Partout fleurissent des réponses toutes faites, dont des thèses simplistes reprennent parfois des éléments de thèses bien plus scientifiques et plus anciennes. L’argument principal est que les migrants sont poussés par la misère et attirés par la richesse supposée des pays du nord, souvent matérialisée par « la quête de l’Eldorado ». Il est à noter que ce modèle vaudrait aussi pour les migrations internes à un continent ou internes à un pays. Il contient une critique de la démarche des migrants, qui convoiteraient nos ressources, en en surestimant l’ampleur. Et leur appétit démesuré serait donc une menace pour le stock de ressources.

En me basant sur les cours du collège de France dispensés par François Héran en 2019 (série intitulée « pourquoi migrer »), je vous propose de nous pencher, en deux fois, sur le thème des migrations.

Le premier temps, auquel sera consacré cette première partie sera une description des phénomènes migratoires au niveau mondial pour poser ce qu’est la migration, et ce qu’elle n’est pas, en en profitant pour tordre le cou à quelques idées reçues. S’inscrivant en rupture avec l’approche par la politique d’opinion, cette partie s’appuie sur un nombre certain de données et de représentations graphiques. Afin d’en favoriser le partage, et bien que cela ne soit que peu dans nos habitudes, je prends la liberté de faire circuler quelques supports issus du cours mentionné afin d’en faciliter le suivi.

Le second temps, auquel sera consacré le prochain article publié, sera une exploration des différentes théories de la migration. L’idée sera de s’intéresser aux dynamiques collectives plus qu’individuelles, aux théories de la migration plus qu’aux motivations particulières, à la question de ce qui explique les choix de certains de migrer et des autres de ne pas migrer, et une fois sur place, de certains de rester et d’autres de rentrer.

Un dernier mot d’introduction pour vous présenter François Héran, : sociologue, démographe, anthropologue et statisticien, il est titulaire de la chair migrations et sociétés créée en 2017 par le collège de France et directeur de l’institut Convergences et Migrations. Il a été chef de la division des Enquêtes et études démographiques à l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) de 1993 à 1998, puis directeur de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED). Ma planche est donc issue du cours, d’une quinzaine d’heures, qu’il a dispensé au collège de France en 2019 intitulé « pourquoi migrer ». J’essaye de vous en faire partager les grandes lignes, en essayant de ne pas trop simplifier le propos de l’auteur, même si cela s’avère inévitable.

L’immigration : ce que c’est, ce que ce n’est pas

Définition

L’entité prescriptrice en matière de questions démographique (questions à poser dans les recensements, comment établir des registres, …) est la Division des populations de l’ONU. Cette entité a donné la définition suivante d’un migrant : personne née dans un pays donné et vivant de façon permanente dans un autre pays.
Il ne s’agit donc pas uniquement des étrangers, mais de toutes les personnes qui, indépendamment de leur nationalité actuelle sont nées à l’étranger, ont franchi une frontière et se sont installées à l’étranger pour une durée d’au moins un an, sans inclure les enfants nés sur place.

Selon cette définition, on recensait en 2015 environ 253 millions de migrants dans le monde en 2015

Importance de la migration intra-continentale

Le graphique remet en perspective les migrations africaines dans l’ensemble mondial des diasporas. Il ne s’agit pas de flux annuels mais d’effectifs accumulés au fil du temps (« international migrant stock », dans le langage des démographes de l’Onu).
Analyse complète : François Héran, « Diasporas à l’échelle des continents », De facto [En ligne], 1 | novembre 2018, mis en ligne le 14 novembre 2018. URL : http://icmigrations.fr/2018/11/13/0003/

Si l’on s’attache à la répartition des migrants en fonction de leur pays d’origine et de leur pays de destination, un premier axe fort se détache la force de la migration intra continentale, qui représente 157 millions sur les 253 millions de migrants.
• 65 millions de personnes ont changé de pays au sein de l’Asie (ex : Indiens et Bengladais qui travaillent dans le Golfe)
• 42 millions sont issus d’une migration intra européenne, sous l’effet de la liberté de circulation et d’un courant migratoire des ressortissants de l’Europe de l’est vers l’Europe de l’ouest, ou encore des Italiens et Espagnols qui se sont déplacés au fil des générations.
• La migration intra Africaine est également considérables avec 21 millions d’individus
En consolidant les chiffres, 100 millions de personnes nées dans un pays du sud vit dans un autre pays du sud (au titre des désignation usuelles, le nord est composé des pays européens, USA, Canada, Australie, Nouvelle Zélande, Japon, tandis que le Sud est composé de tous les autres pays, dont la Chine)

Les flux intrarégionaux sont beaucoup plus modestes en ne représentant que 96 millions d’individus.
• 25 millions de migrants issus d’Amérique du Sud et Caraïbes vers l’Amérique du Nord, principalement vers USA, dont la moitié correspond à la migration Mexicaine aux Etats Unis.
• Le flux Afrique vers Europe représente 10 millions d’individus, avec un poids fort du Maghreb
• Le flux Asie vers Europe (21 millions), comprenant notamment la migration du common wealth vers la Grande Bretagne, est beaucoup plus important.

Les migrations depuis l’Asie sont portées notamment par la migration des Chinois. Même si les Chinois migrent en proportion moins que les autres populations mondiales, vu leur nombre (1,35 milliards), ils représentent nécessairement des nombres très importants.

Image pas très conforme à l’image que l’on s’en fait : on sous-estime la migration intra continentale, on surestime la migration sud –> nord

Figure difficile à lire mais ce sont les mases qui comptent qui permet de croiser régions d’origine avec régions de destination. Classification des pays un peu plus fine que dans la représentation continentale.
Donnée représentée : indice de surreprésentation
Déplacements au sein de l’Afrique remarquables. Afrique Australe –> Afrique Australe notamment (ex : Zimbabwe vers Afrique du Sud, ou 1,5M de Burkinabais qui vivent en Côte d’Ivoire)
Hors des diagonales, quelques mouvements identifiables :
pays d’Asie centrale –> Europe Orientale (anciennes républiques soviétiques vers Russie). Flux beaucoup plus important que la migration Maghreb vers Europe de l’Ouest (tant en surreprésentation qu’en valeur absolue)
migration de l’Europe de l’est vers les pays germanophones
Immigration de retour aussi : Nés en Europe de l’Ouest qui retournent vivre au Maghreb

Dans une vision affinée de niveau pays, ou au moins sous-région, et non plus région, on constate que la migration se fait majoritairement vers les pays les plus proches.

La migration de refuge (migrations forcées post guerre) pèse beaucoup dans cette catégorie

Par exemple, si l’on considère un individu vivant dans un pays de la corne de l’Afrique, sa probabilité de migrer vers un autre pays de la corne de l’Afrique est 45 fois supérieure à la probabilité moyenne d’un individu habitant dans toute autre région de migrer vers un pays de la corne de l’Afrique.

Si l’on regarde en comparaison la surreprésentation des migrations de régions d’Afrique vers les régions d’Europe, comparaison, on constate bien une sur-représentation de la migration Maghreb vers Europe de l’Ouest, notamment Algérie –> France (pays de destination de 90% de l’immigration Algérienne) du fait du lien colonial, mais aussi Maroc vers Espagne ou Pays Bas. Une autre surreprésentation notable est la migration de la corne de l’Afrique vers Europe du Nord. Il s’agit là du poids de l’histoire, avec la migration de refuge depuis la Somalie, l’Ethiopie et l’Erythrée en Suède et en Norvège. Mais les facteurs de surreprésentation (respectivement 4 et 7) sont sans commune mesure avec les chiffres constatés au sein de l’Afrique.

Accueillir toute la misère du monde?

Chiffres absolus (millions de migrants).
Répartition origine / destination selon l’IDH
10 catégories égales par nombre de pays.
Afrique Subsaharienne très représentée en indices 1 et 2
Catégorie 10 : USA, Canada, GB,
France dans Catégorie 9
Mexique en 6 par exemple
Dans les migrations vers les pays 6, on a la migration vers les pays du Golfe qui n’ont pas un indice de développement très élevé

En regardant les choses avec une granularité plus fine (les pays et non plus les régions), et que l’on répartit les pays du monde en 10 groupes selon leur niveau d’Indice de Développement Humain, on constate que la migration est faible des pays les plus pauvres vers les pays riches.
Les flux se concentrent des pays de richesse moyenne vers les pays riches.

La courbe n’est en tout cas pas du tout linéaire : il n’y a pas du tout de relation « plus on vit dans un pays pauvre plus on migre vers un pays riche ». Dit autrement : ce n’est pas la misère du monde qui migre la plus.

De la pression démographique…

Un autre axe intéressant de représentation est la répartition des pays d’origine et de destination en fonction de leur stade dans la transition démographique (processus au cours duquel un pays passe d’un fort taux de natalité et d’un fort taux de mortalité à une situation où il connait un faible taux de natalité et un faible taux de mortalité). Si l’on procès également à une répartition des pays en 10 groupes de taille égale, on constate que les migrations se font majoritairement vers des pays ayant des comportements démographiques proches. Cela est assez cohérent avec la notion de migration prioritaire vers un pays géographique proche, les pays les plus proches ayant souvent des comportements démographiques similaires.
Mais on constate également que les pays qui migrent le plus ne sont pas les plus féconds, mais plutôt ceux qui sont déjà bien engagés dans leur transition démographique (Turque, Mexique, Inde)

Encore un démenti à la théorie du déversement de la surfécondité vers les pays les plus riches.

De la recherche des aides sociales

Cette question est récurrente dans les discours politique et populaires : les migrants sont attirés par les aides sociales, et selon les termes de Gérard Colomb, alors ministre de l’intérieur, ils procéderaient à benchmarking en fonction des droits et avantages qu’ils trouveraient dans les différents pays de destination possibles.

Même si les arguments sont plus d’ordre philosophique que scientifiques, je ne résiste pas à vous donner lecture de la réponse que Riis fit à ce propos dans un édito de Charlie hebdo :

Il n’y a qu’aux migrants que l’on reproche un benchmark théorique sur les conditions d’accueil des différents pays de destination. Qui fait ce procès aux exilés fiscaux (personnes physiques ou morales…)? Choisir sa destination pour ne pas être traité comme un chien serait-il plus grave que de la choisir pour gagner quelques millions d’Euro? La protection des biens passe-t-elle avant la protection des personnes?
On vient de montrer que l’espérance de vie aux USA vient de passer en dessous de celle de la Chine (du fait notamment de la dégradation du système de santé et de l’explosion du nombre d’overdose). Pourquoi alors les migrants mexicains continuent-ils à vouloir migrer aux USA plutôt qu’en Chine? Serait-ce parce que c’est moins loin? Qu’il y aurait un peu plus de droits de l’Homme? Les multinationales font de l’optimisation fiscale, pourquoi les migrants ne feraient pas de l’optimisation des droits de l’Homme?
Alors qu’ils flottent sur leur bateau en plastique au-dessus des ossements au fond de la Méditerranée, les migrants qui espèrent vivre en France ou en Italie plutôt que de mourir en Lybie raisonnent sans le savoir comme beaucoup d’hommes politiques européens : est-il plus avantageux prou ma carrière politique de débarquer dans un parti de droite ou de gauche? Pour les hommes politiques, il est même permis, quand le vent change, de retourner sa veste. Mais ces migrants de la politique qui choisissent le parti le plus propice à leurs ambitions politiciennes ne prennent pas beaucoup de risques. Au pire connaîtront-ils une traversée du désert de quelques années, puis on les verra réapparaître comme une bouteille qui remonte à la surface après un naufrage. Pas les migrants, eux restent toujours au fond…

Grand calculateur devant l’éternel, depuis la publication de cet édito, le ministre en question a procédé à une migration de retour vers sa bonne ville de Lyon… sans doute non sans avoir intégré dans sa décision quelques éléments de benchmarking électoral…

SI l’on se replace ce discours face aux faits constatés, il y a également beaucoup plus de contre exemples que d’exemples d’une migration motivée par la recherche des aides sociales.

Dans les années 90 et 2000, les principaux pays attracteurs étaient les USA et Espagne, dont les systèmes de protection sociale sont plutôt maigres. Il n’y a donc pas de corrélation évidente, ou alors plutôt négative, entre le niveau de protection sociale dans les pays de destination et les choix des migrants.

A contrario, les économistes ont également étudié les défaillances des systèmes de protection sociale comme cause de départ. La protection sociale est censée mettre les populations à l’abri du besoin. Mais dans beaucoup de pays générateurs de migration, il n’y a pas du tout de système d’assurance sociale, d’assurance tout court. La problématique devient particulièrement prégnante quand l’économie du pays présente une forte contribution du secteur agricole, par construction sujet aux variations des cours des marchés internationaux et aux aléas climatiques. Dans ces cas, l’envoi en migration d’un membre de la famille, ou de la collectivité est une forme permettant de s’assurer contre ces aléas en assurant un niveau de rentrées d’argent.

Une perception différente de nos compatriotes qui migrent

Un élément facilement observable est l’application du deux poids deux mesures dans l’appréciation des bonnes et mauvaises décisions de migrer selon que l’on parle des expatriés Français ou des migrants du sud.

La télévision française propose souvent des reportages sur les français expatriés: « génération expat, ils ont osé l’aventure », « ces français du bout du monde si heureux d’avoir quitté la France », « pays X : le nouvel El Dorado », … Le retour au pays est difficile, comme le confirment les documentaires. Par ex : « expats, le difficile retour ». Il y a un salon annuel : « s’expatrier – mode d’emploi » et une section mobilité internationale sur le site de pôle emploi…
Tous les types de métiers concernés : étudiants, serveurs, restaurateurs, agents immobiliers, guides, ingénieurs, techniciens de maintenance, professeurs…

On parle donc de migration de travail pour les immigrés installés chez nous, mais de mobilités internationales pour les français qui partent à l’étranger. Pas d’exilés dans leurs rangs, si ce n’est des exilés fiscaux.

Si l’on interroge les expatriés sur les motifs de l’expatriation, on n’y retrouve pas les mêmes catégories que celles inscrites sur les titres de séjour délivrées par les préfectures : 35% opportunité professionnelle, 30% amour, 29% intérêt culturel, 29% qualité de vie, 25%avoir une expérience professionnelle à l’étranger

On imagine bien les titres de séjour estampillés amour ou qualité de vie…

En langage administratif :
Opportunité professionnelle = migration de travail, amour = regroupement familial, intérêt culturel : non prévu…, qualité de vie : migration de confort… sans doute à rapprocher du tourisme social redouté par les Britaniques, ce choix du pays le plus offrant… migration pour avoir une expérience à l’étranger se rapproche de la théorie du capital humain et l’investissement qui est fait… mais est in fine une migration de travail

Osera-t-on dire qu’il s’agit de migrant économiques? Appliquera-t-on à nos compatriotes des catégories forgées pour les étrangers? Nous l’acceptons très difficilement…

Des politiques d’accueil très variables

Une étude des titres de séjours délivrés sur une année (raisonnement sur les flux instantanés et non sur les stocks) met en évidence des politiques d’accueil très différentes :
Pays sélectionnant les candidats à la migration sur la base de leur capital humain (éducation, expérience professionnelle, langues parlées, …) : NZ, Canada et Australie. Les candidats sélectionnés viennent avec conjoints et enfants. Le total de ces deux catégories représente plus de 50% du total de leurs migrants. Le regroupement familial pèse peu par rapport à l’immigration choisie.

USA : LE pays mondial du regroupement familial, qui est étendu aux collatéraux (frères et sœurs).

Les pays nordiques, plus particulièrement la Suède, sont spécialisés dans l’humanitaire.

Au sein de pays membres d’alliances avec libre circulation (UE, Australie + Nouvelle Zélande, Norvège Suède Danemark, …), celle-ci est devenue une part très importante des phénomènes migratoires. L’Allemagne est ainsi particulièrement attractive au titre de la libre circulation, beaucoup plus que les autres pays de l’UE.

En France, 10% d’immigration de travail, 40% de regroupement familial (« champion d’Europe », mais beaucoup moins important tant en proportion qu’en nombre que les USA), 6% d’humanitaire (un des pays les moins accueillants au titre de l’Asile : 17ème rang si on rapporte le nombre d’accueillis par rapport à la population).

Zoom sur l’accueil des demandeurs d’asile

Analyse complète : François Héran, « Comment l’Europe accueille – ou non – les demandeurs d’asile depuis 2015 », Dossier « Organisations internationales et mobilités », De facto [En ligne], 2 | décembre 2018, mis en ligne le 10 décembre 2018. URL : http://icmigrations.fr/2018/12/04/defacto-2-003/

Raisonner en chiffres absolus n’a aucun sens quand il s’agit de comparer l’accueil de demandeurs d’asile par des pays de taille inégale et de richesse variable. Cela serait aussi absurde que de comparer le prix des appartements sans tenir compte de leur surface ou de leur localisation. Que dirait-on d’un dirigeant politique qui brandirait les chiffres bruts du PIB pour affirmer que les Français sont plus riches que les Suisses, alors qu’il suffit d’utiliser le PIB par habitant pour découvrir qu’il n’en est rien ? Telle est la grossière erreur que l’on commet quand on mesure le poids de la demande d’asile sur les pays d’Europe en maniant uniquement le nombre absolu de demandeurs.

Dans la période récente, de juillet 2018 à juin 2019, la France a enregistré 115 400 demandes d’asile nouvelles, un chiffre qui se rapproche des 152 500 dénombrées en Allemagne. Elle occupe ainsi le deuxième rang du tableau européen, devant l’Espagne (83 000) et la Grèce (66 000).

Mais les pays se classent tout autrement quand on prend la peine de calculer le nombre annuel de demandeurs d’asile par million d’habitants. Arrivent alors en tête les pays méditerranéens les plus exposés, astreints au règlement Dublin (qui attribue la responsabilité de l’examen de la demande d’asile d’un réfugié au premier pays qui l’a accueilli) : Chypre (13 240 demandeurs par million d’habitants), la Grèce (6 100), Malte (5 760). La France est loin derrière, au 11e rang, avec 1 730 demandeurs par million d’habitants. Si, de surcroît, l’on neutralise les écarts de PIB, alors la France, vu sa population et sa richesse, reste très moyennement affectée par la demande d’asile : elle recule au 15e rang des pays d’Europe (et plus bas encore si l’on prend en compte l’étendue du territoire national). Les pays anciennement communistes ferment la marche : ils ne se sont jamais familiarisés avec la migration de travail non européenne depuis la guerre, et ils ne se sont jamais familiarisés avec la migration de travail non européenne depuis la guerre, et n’ont pas davantage d’anciennes colonies qui leur enverraient des migrant

Entre 2008 et 2014, le nombre total de demandes d’asile traitées par les pays de l’Espace économique européen (EEE) avait déjà progressé de 330 000 à 543 000. L’afflux des demandeurs venus surtout de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et d’Érythrée l’a fait monter à 1 337 000 en 2016. Il recule légèrement à 1 243 000 en 2017, avant de chuter en 2018 (310 000 demandes au premier semestre). L’Union multiplie désormais les obstacles pour empêcher les nouveaux candidats de venir physiquement déposer leur demande.

Au total, durant les trois années de « pic » de la crise des migrants (2015-2016-2017), les pays européens ont traité pas moins de 3,3 millions de demandes d’asile, dont 47 % ont été rejetées. Le taux de rejet varie fortement : 32 % aux Pays-Bas, 48 % en Allemagne, 60 % en Italie, 62 % au Royaume-Uni, 84 % en Hongrie, 87 % en Pologne. Avec un taux de rejet de 75 %, la France compte parmi les pays les moins accueillants d’Europe, dépassée seulement par 5 pays sur 32. Cela tient en partie au fait que moins de 7% des demandes d’asile déposées en France émanaient de Syriens, contre 33 % en Allemagne — un écart lui-même lié à des politiques d’accueil différentes.

Pour faire écho aux allégations du propos introductif, on constate bien que la France est loin, très loin, d’être le premier pays d’Europe pour la demande d’asile. Les faits sont là : elle n’a jamais fait partie des pays d’Europe qui croulent sous le poids des demandes d’asile, y compris dans la période récente. Les 400 000 demandeurs enregistrés sur notre sol depuis janvier 2015 ne représentent que 10 % du total européen et, sous l’hypothèse que tous seraient restés en France, ils n’ont accru notre population que de 0,6 % (contre 2 % en Allemagne et 0,8 % dans l’Union européenne des Vingt-Huit). Tout au long de la crise, l’Allemagne a pris bien plus que sa part de l’accueil, et ce avant même l’appel d’Angela Merkel – qui n’a pas ouvert les vannes mais accompagné un mouvement déjà en cours. La Suède et l’Autriche, suivies des Pays-Bas, ont subi le choc initial. L’Italie a pris sa part en 2016-2017.

Un processus très sélectif

Afin d’obtenir un indicateur du désir de migrer, la question suivante a été posée dans le cadre d’enquêtes permanentes dans 152 pays différents : dans l’idéal, si vous en aviez l’occasion, aimeriez-vous quitter votre pays pour vivre dans un autre pays, ou préféreriez-vous continuer à vivre dans votre pays?
On note l’importance de la formulation des questions. La notion de migration ayant une connotation négative dans les pays du nord, une formulation conforme à la définition de la migration aurait sans doute eu un impact à la baisse sur l’indicateur dans ces pays.

En décembre 2018 : en moyenne, 15% des personnes choisiraient la migration. En extrapolant les migrant potentiels, cela représente 750 millions de migrants potentiels (contre 250 millions de migrants effectivement recensés). Ce résultat n’est évidemment pas homogène dans le monde
• Afrique subsaharienne : 32% (chiffre souvent cité par ceux qui s’alarment du potentiel de migration, souvent cité en complément d’une estimation d’une multiplication par 2 de la population de la zone, couplée à un potentiel de migration accru du fait des projections de l’amélioration de la situation économique)
• Amériques latine caraïbe : 21%
• Europe : 21% (Europe hors UE : 27%)
o En répartition par pays : 32% en Italie soit autant qu’en Afrique subsaharienne (comparaison indicative des richesses en revenu moyen par habitant : 44 000 Eur / an en Italie, 1400 en Afrique subsaharienne). On ne sait pas précisément pour la France (seul le haut du classement est publié)
• Asie du Sud : 8% (Chine et Inde pèsent très fortement dans cet ensemble : les géants démographiques sont si gros qu’ils émigrent très peu : la migration interne permet bien souvent de répondre au désir de migration).
o Si la moyenne mondiale est à 15% seulement, c’est surtout du fait des faibles taux d’immigration potentielle en Asie

On peut passer une étape en allant du désir général vers la planification de la migration en posant une question complémentaire aux personnes ayant indiqué souhaiter migrer : Projetez-vous de déménager de façon permanente à l’étranger dans les 12 prochains mois? Seuls 10% des 15% disent oui

Et une dernière étape pour passer de la planification à la préparation : si réponse oui : avez-vous entamé les préparatifs pour ce déménagement? Cette fois -ci, un tiers seulement dit oui.

On tombe ainsi de 15% de migrants potentiels à 1,5% qui envisagent de le faire sous 1 an et seuls 0,5% qui s’y préparent effectivement. Il y a donc loin du désir au projet et encore plus loin du désir à la réalité. Sur cette base, on peut avoir une estimation du nombre de nouveaux migrants : ils représentent environ 40M de personnes par an.

Pays de destination souhaité par les migrants potentiels :
USA : 21% des migrants potentiels du monde
Allemagne et Canada 6%
France et Australie : 5%
GB : 4%

Australie et Canada exercent un pouvoir d’attraction très supérieur à leur poids démographique
Depuis référendum sur le brexit, chute de 18% du nombre de personnes souhaitant vivre en GB

Le désir de migrer est une mesure forte de l’insatisfaction des populations à l’encontre de leur pays. 6 pays présentent plus de 50% de personnes souhaitant migrer tous des pays en détresse) : Sierra Leone (71%), Liberia (66%) Haïti (63%), Albanie (60%), Salvador (52%) Congo Kinshasa (50%), puis on trouve entre 49% et 46% : Ghana, République Dominicaine, Nigeria, Arménie, Honduras, Syrie, Kossovo

La différence entre désir et préparation de migration indique que le désir de migrer exprime un jugement plus qu’une volonté, un diagnostic plus qu’un projet.
Ainsi le haut niveau des aspirations à migrer des européens (est et ouest) atteste du rêve d’une alternative : changer de pays puisque l’on ne peut pas changer le pays.
Si l’on se place dans la triade : Exit/ voice / loyalty (partir, protester ou rester et être loyal), l’expression du souhait de migrer est la forme minimale de voice, en empruntant à peu de frais le langage du exit.

Si l’on cherche maintenant à rapprocher les aspirations de leurs concrétisations : les aspirations sont au plus haut niveau en Afrique subsaharienne (un tiers des adultes souhaitent quitter leur pays), mais les taux d’émigration observés, même fortement majorés pour tenir compte de l’immigration illégale, sont très en deçà (pas 1/3 mais plutôt 3% de subsahariens qui migrent)
En revanche, les rêves de migration en Europe Orientale tend à se rapprocher des taux de migration effectifs : 22% de la population des Balkans vit à l’étranger, illustrant que les pays en voie de développement ont des envies de migrer et, de plus en plus, les moyens de les combler.

Conclusion partielle

A l’issue de cette première partie, nous avons pu partager les grands chiffres qui caractérisent l’immigration à l’échelle mondiale et contrecarrer certaines idées reçues récurrentes dans le débat public :
– Les migrations sud – nord sont très largement surévaluées, tandis que les migrations intracontinentales sont, elles, très largement sous-estimées. La migration se fait très majoritairement dans les pays les plus proches.
– Les migrations se font majoritairement depuis les pays de richesse moyennes. Ce n’est donc pas la misère du monde qui migre.
– Les pays dont sont majoritairement originaires les migrants ne sont pas les plus féconds, mais ceux qui sont déjà bien engagés dans la transition démographique.
– Difficulté à voir nos compatriotes comme de potentiels migrants : nous préférons les voir comme des expatriés.
– Bien que soumis à un même cadre législatif international, les politiques migratoires des différents pays d’accueil engendrent des profils très différents : part de la migration choisie (et critères de choix), part de la migration de refuge, part de la libre circulation, part du regroupement familial, …
– L’expression du désir de migrer est souvent une marque de contestation face à la politique de son pays, mais une marge importante existe entre le l’expression de ce désir et sa concrétisation (rapport de 1 pour 30).

Nous explorerons dans le prochain article les ressorts de la migration au travers du modèle néoclassique et des théories du capital humain, de la segmentation des marchés du travail, du capital social ou des causalité cumulative.

 

Sources

Cours du collège de France : pourquoi migrer par François Heran

Tribune dans le monde de François Héran : « Il est temps que nos dirigeants tiennent sur l’immigration une parole de raison plutôt qu’un discours de peur »

Publications de l’institut Convergences et Migrations