Des pièges et de l’utilité de la mémoire du passé

Planche d’un frère visiteur que nous remercions chaleureusement pour son travail et son accord pour publication sur notre site.

En septembre 2019, à l’initiative de députés européens baltes et polonais, une résolution sur « l’importance la mémoire européenne sur l’avenir de l’Europe » était proposée et adoptée. Elle visait à définir le positionnement politique de l’Union européenne quant à son passé européen durant la Seconde Guerre mondiale, notamment concernant les régimes autoritaires et totalitaires, dont le nazisme et le stalinisme, mis sur un même pied d’égalité tout le long de la résolution.

Le texte est alors rapidement dénoncé comme ambigu, ne prenant pas le soin de dire qu’il ne relève pas des parlementaires d’écrire l’Histoire. La résolution s’avère également profondément lacunaire quant à la recontextualisation historique, tant sur les racines du conflit, que sur le rôle joué par l’Union soviétique dans la chute du régime nazi et les considérables pertes humaines lui étant liée. En outre, dans sa tentation d’édifier une équivalence, sinon une égalité de traitement entre l’Allemagne nazie et l’URSS de Staline – et bien que l’usage de la notion de totalitarisme pour les qualifier et la mise en valeur de points communs entre eux soient totalement justifiées – il apparaît à l’historienne Annette Wieviorka « qu’on ne peut pas dire pour autant (que ce deux régimes) soient jumeaux ».

Il faut bien dire que les Baltes et Polonais à l’origine du texte souhaitaient probablement exprimer le traumatisme vécu par l’invasion de la Pologne par le Reich à l’Ouest, en septembre 1939, puis par Staline l’Est, pendant que les polonais essayaient de repousser les Nazis. Cette attaque intervenait après que les deux grandes puissances d’Europe d’alors aient formulé le Pacte Molotov-Ribbentrop (Pacte germano-soviétique) de non-agression le 23 août 1939.

Critiqué par des historiens pour sa partialité et son traitement lacunaire, le parti pris mémoriel du texte de l’Union européenne est également désapprouvé par Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie. Lors de la commémoration des 80 ans de l’invasion de Pologne par l’Allemagne nazie, la Russie fut exclue mais rappela que, sans elle, l’Allemagne nazie n’aurait jamais été vaincue. À Jérusalem, au mémorial de Yad Vashem, le 23 janvier 2020, Vladimir Poutine, présent lors d’une commémoration en « souvenir de l’Holocauste et contre l’antisémitisme », ému par une cérémonie réunissant 40 chefs d’État et une centaine de survivants de la Shoah s’exprime au nom de l’URSS, qui dût « sacrifier 27 millions de vies » dans le combat contre l’agression nazie. Citant la lecture « insupportable » des témoignages des officiers et simples soldats de l’armée rouge, luttant contre la Wermacht et les Einsatzgruppen à l’origine de terribles exactions contre les civils juifs et non juifs de 1941 à 1944, ayant libéré le camp d’Auschwitz, le président russe dénonça les « crimes des complices dont la cruauté a souvent dépassé celle de leurs maîtres », mentionnant les « camps de concentration pas seulement opérés par les nazis mais aussi par leurs acolytes locaux ». Si Vladimir Poutine n’a pas explicitement cité les pays concernés, il faisait clairement référence à la Pologne, qu’il avait accusée à cinq reprises en décembre 2019 d’avoir agi de manière antisémite en entente avec Hitler, et ce dès 1934 lors de la signature du Pacte de non agression germano-polonais.

Le 9 mai 2015, lors du 70ème anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie, aucun représentant occidental n’était représenté à Moscou pour le défilé militaire prévu à l’occasion. Poutine avait invité 70 chefs d’États. Seules la Chine de Xi Jinping, l’Inde de Narendra Modi étaient alors représentées aux côtés du président russe lors de ces commémorations. Malgré ce que l’on peut qualifier de mépris discutable de la part des occidentaux, Vladimir Poutine teint ce discours :

« Je remercie les peuples de Grande-Bretagne, de France et des États-Unis pour leur participation à la victoire. Je remercie les différents pays anti-fascistes qui ont pris part aux combats contre les nazis dans les rangs de la résistance et dans la clandestinité. (…) Il faut rappeler que c’est l’armée rouge qui, au terme d’un assaut dévastateur sur Berlin, a mis un point final à la guerre contre l’Allemagne hitlérienne », après avoir lutté de 1941 (22 juin 1941 rupture du Pacte germano-soviétique après l’attaque de l’Allemagne nazie) à 1944 avant les débarquements alliés. Il appela aussi à « ne pas oublier le patrimoine commun des vainqueurs », reconnaissant que des institutions comme l’ONU, créées après la Seconde Guerre mondiale, ont été efficaces pour résoudre des différends et conflits, mais il afficha aussi son regret de constater que ces dernières décennies, les principes de coopération internationale ont été négligés au dépens de la « tentative de création d’un monde unipolaire (on aura reconnu qu’il cible les États-Unis à la tête de ce monde-ci) portant atteinte au développement de la planète ».

Chacun sa mémoire des événements de la Seconde Guerre mondiale, semble-t-il. Entre des Polonais passés sous la coupe des États-Unis après la Guerre Froide, reniant l’occupation soviétique par le biais d’une proposition adoptée par le Parlement européen sur sa mémoire du passé, lui-même proche ou aligné sur les positions atlantistes (OTAN), et la mémoire douloureuse des russes, méprisés sur la scène internationale dans la considération de la Place de l’URSS contre le nazisme, le passé semble être un enjeu aussi composite et complexe que notre pavé mosaïque d’où ressurgit la question de la « Mémoire nationale ».

Ces éléments confirment le propos de Karl Marx, selon lequel « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. »

Cette longue introduction vise à ouvrir la réflexion sur le poids du passé dans notre présent, son appropriation – voire son instrumentalisation – sur l’échiquier géopolitique mondial, à la fois comme potentiel facteur d’unification, mais aussi comme générateur de tensions et de divisions. Cette planche cherche à soulever quelques réflexions et à nous apporter des éléments à toutes et tous pour faire face au passé. Qu’il soit glorieux ou honteux, sans être oublié, le passé de l’Humanité n’a d’autre vocation que d’être dépassé.

1. La Mémoire, éléments de définition.

La mémoire est la faculté d’un individu de conserver et de se remémorer des connaissances, des souvenirs.
Elle est très utile, car elle permet de « faire revivre le passé » via un processus de témoignage et de narration, qui a ses atouts et ses limites.
La mémoire est liée à la sensibilité de chacun, ce qui en fait un processus à la fois unique, mais aussi pluriel.

  • Unique, car chaque être humain sollicite sa mémoire de manière différente : un choc émotionnel ravivant le passé, le plaisir de la compréhension du passé qui déclenche l’apprentissage puis la connaissance, elle est aussi mobilisée pour nous permettre de nous repérer dans le temps et dans l’espace, ou encore par la nécessité de se souvenir de certains actes et de leurs conséquences, surtout si ces actes sont nécessaires à notre survie et à notre bonheur.
  • Plurielle, car chaque humain étant doué d’une sensibilité différente, le prisme, le regard, le souvenir diffère selon tel ou tel événement vécu par telle ou telle personne. La perception du temps, de l’espace, des événements peut sensiblement varier. Par exemple, durant la Seconde Guerre mondiale, les effets de la guerre ont été violemment ressentis dans les villes (privations, dépendance à l’égard du monde rural agricole, plus autonome…), ce qui est moins vrai pour le monde rural, dans lequel on souffrait peu de la faim.

Ainsi, la sollicitation de la mémoire est un processus commun à tous les êtres humains, mais qui s’exprime de manière différente, donc particulière, selon notre vécu, notre sensibilité, notre environnement…
Étant influencée par nos sensibilités idéologiques, culturelles, artistiques, économiques, nos goûts, nos peurs, nos intérêts… Elle est ainsi fondamentalement politique !

2. Mémoire et politique.

La mémoire est fondamentalement politique, elle n’est pas neutre. En effet, à chaque fois que nous narrons quelque chose, nous nous reposons sur notre mémoire, et les différents filtres qui lui sont liés.

La mémoire est un outil de témoignage très utile aux historiens, afin de mieux comprendre certaines dimensions complexes et fines de l’Histoire (le témoignage oral est un complément de la source écrite… qui la confirme, l’infirme ou l’affine). Le vécu et la perception des événements, la situation économique et sociale de l’homme qui narre son souvenir entraîne la mobilisation inconsciente de filtres (on retire, on minimise ou l’on exagère certains faits).

Ainsi, en racontant un seul et même événement, deux personnes peuvent avoir une approche sensible différente et faire émerger chacune une part de vérité, d’exagération, d’oubli.
Les impressions d’initiation mobilisées par la Franc-Maçonnerie constituent un exercice extrêmement riche et intéressant de ce point de vue, car la sensibilité particulière, associée à la mémoire, nous portent à livrer « notre » regard singulier sur l’initiation. Elle est un activateur d’éveil, de réflexion, de conscientisation de nos rituels qui, une fois transmis, restent libres d’interprétation, comme une antithèse à une démarche dogmatique de l’ordre de la catéchèse.

En maçonnerie comme dans le monde profane, certains citoyens se réunissent en associations, partageant un passé dont ils cherchent à défendre la mémoire singulière. Ces associations promeuvent parfois une approche universaliste ou plus particulière à leur groupe d’appartenance : un milieu socio-professionnel, religieux, ethno-linguistique…
Ces citoyens contribuent à faire naître non pas une mémoire, mais « des mémoires collectives » propres à leurs groupes d’appartenance.
En défendant des mémoires particulières, ces associations interrogent le passé en fonction de leurs propres attentes. Toutefois, si puiser dans le passé peut s’avérer inspirant et vivifiant (les révolutionnaires sont souvent de grands nostalgiques et férus d’histoire), on peut aussi être tenté d’un enfermement mortifère dans le passé.

Ce qui nous porte aux limites de la mémoire…

3. Les limites de la mémoire

Si la mémoire est la faculté d’un individu de conserver/se remémorer des connaissances, des souvenirs, la subjectivité de cet individu est mobilisée. Sa sensibilité, ses goûts, sa construction personnelle, son environnement et son entourage influencent la construction de l’émancipation de cet être humain (→ éviter les déterminismes et laisser une place légitime à la subtilité/complexité de la construction personnelle !).
Étant subjective, cette mémoire est donc imparfaite, dans le sens où elle peut être partielle comme partiale.

-Partielle, car :

  • l’individu racontant son vécu va mettre en avant ce qu’il a connu, ce à quoi il a été confronté, sans pouvoir décrire fidèlement les faits qu’il n’a pas directement vécus et en généralisant parfois ce qu’il a vécu personnellement à l’ensemble du reste de la société.
  • l’individu peut souhaiter cacher des choses, passer sous silence des faits douloureux ou peu flatteurs.
  • l’individu peut avoir oublié des faits.

-Partiale (prendre parti avec le risque de travestir la réalité), car :

  • l’individu narre ce qu’il a vécu en exacerbant/exagérant les moments difficiles, les moments héroïques (Résistance héroïque = mythe du résistancialisme : tous les français ont résisté. On retrouve le phénomène des « Résistants du mois de septembre » en septembre 1944, après la Libération = des imposteurs se firent passer pour des résistants à la dernière minute).
  • l’individu peut ne délivrer qu’une partie de ses souvenirs, pour occulter l’ensemble ou une partie de la vérité (en temps de guerre, difficile d’avouer certaines choses… Cas du silence ferme de mon grand-père, mutique sur les violences commises durant la Guerre d’Algérie, ayant dit un jour à ma grand-mère sur un ton sec : « Tu crois que ce que l’on nous a forcé à faire en Algérie était mieux que ce que certains soldats allemands ont parfois fait durant la Seconde Guerre mondiale ? »).
  • l’individu peut aussi modifier la réalité de son vécu au service d’une cause particulière , comme une lecture politique d’un événement

Ex :
Si l’on prend une personne prenant partie pour l’URSS ou les États-Unis durant la Guerre froide :
-Le Communisme en URSS peut être perçu, pour un pro-soviétique, comme un progrès pour tous, prônant des valeurs de paix et de partage, la lutte pour l’indépendance de tous les pays colonisés… En réalité, il s’agit aussi d’un nouveau « capitalisme d’État », ainsi justement dénoncé par les Anarchistes, fondé sur une oligarchie bureaucratique et militaire au sein d’un régime totalitaire, à l’origine de pogroms…
-Les États-Unis capitalistes peuvent être perçus, par un pro-américain, comme des sauveurs, apportant la liberté contre les méchants soviétiques, le progrès, « la » modernité, le confort… Or, les États-Unis sont aussi un État favorisant un capitalisme outrancier, un impérialisme indéniable, un complexe industrialo-militaire et bancaire influent, des fonds de pension puissants (on a pu découvrir BlackRock dernièrement), des guerres provoquées pour sauvegarder les intérêts seuls du pays (« Axe du Bien » contre « Axe du Mal » de G.W.Bush), l’appropriation des routes du pétrole, le massacre des amérindiens, la répression terrible de l’anarchisme, du syndicalisme, du socialisme et du communisme, au XIXème siècle comme entre 1917 et les années 1950 (Red Scare puis Maccarthysme) etc… (critique du Mouvement des Droits civiques via Joan Baez, Martin Luther King…).

Cette approche sélective, partielle et partiale, peut aussi avoir des implications multiples, y compris en matière de Laïcité :
Peut-on imaginer une histoire du catholicisme qui nierait/mettrait de côté les pogroms contre les juifs, les excommunications papales, l’inquisition, les conversions forcées des amérindiens… en tenant un discours mémoriel sélectif reposant sur une approche valorisant l’Amour chrétien ?
De même, peut-on imaginer une histoire athée qui nierait la place des croyances et des dogmes religieux dans l’écriture de l’histoire humaine ?

Ainsi, la mémoire est, par définition, vivante.

  • Elle est en évolution permanente, ouverte à l’amnésie, aux déformations conscientes comme inconscientes. Elle est donc susceptible de manipulations.
  • Elle est vécue au présent, et est impactée par le contexte de ce présent.
  • Elle est aussi affective, car elle s’accommode de détails qui peuvent la conforter.
  • Enfin, la mémoire a tendance à sacraliser le passé, avec le risque d’une « mémoire sourde », davantage susceptible de souder un groupe en lui faisant entendre le récit qu’il souhaite entendre. Enracinée, sans être remise en perspective, elle peut devenir une forme de dogme. Ainsi, les membres du PIRE (ironie du nom de ce mouvement ?), le Parti des Indigènes de la République vit sur une vision historique figée dans le colonialisme d’antan, pour mieux séduire des communautés françaises d’origine étrangère en promouvant une hyperfragmentation sociale sur la base d’un ressentiment perpétuel. Or, si le passé colonial ne peut être oublié, un humain n’est pas réductible au passé de ses ancêtres, ni congelé dans ses origines. La liberté humaine réside justement dans une construction épanouie. Les générations présentes, si elles doivent retirer les enseignements terribles du passé colonial, ne peuvent pas être condamnées ad-vitam, ou enfermées dans une position de dominateur ou de dominé.

En France, au début des années 1990, le monde politique est à l’origine de la notion de « Devoir de mémoire », justifiant la prolifération des lieux et monuments de commémorations. Certains historiens ont parlé de « commémorationnite » pour dénoncer l’inflation de la prise en compte de revendications communautaires au travers d’une politisation et d’une instrumentalisation de l’Histoire. (Voire « Les lieux de mémoire » de Pierre Nora)
L’idée est qu’il y a un devoir moral des États à entretenir des célébrations officielles autour, souvent, de souvenirs de souffrances endurées par certaines catégories de la population.
Liste des cérémonies patriotiques codifiées en France :

  • 19 mars : Journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc
  • Dernier dimanche d’avril : Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation
  • 8 mai : Anniversaire de la victoire du 8 mai 1945.
  • Deuxième dimanche de mai : Fête nationale de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme
  • 10 mai : Commémoration en France métropolitaine de l’abolition de l’esclavage (Paris et chef lieu de département)
  • 27 mai : Journée nationale de la Résistance
  • 8 juin : Journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » en Indochine.
  • 18 juin : Journée nationale commémorative de l’appel historique du général de Gaulle à refuser la défaite et à poursuivre le combat contre l’ennemi.
  • 16 juillet : (ou dimanche suivant le 16 juillet) Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites et d’hommage aux « Justes » de France.
  • 25 septembre : Journée nationale d’hommage aux harkis et autres membres des formations supplétives
  • 11 novembre : commémoration de l’Armistice du 11 novembre 1918 et hommage rendu à tous les morts pour la France.
  • 5 décembre : Journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie

Cette « mémoire d’État », à l’image de la proposition des députés européens en introduction, n’est pas si nouvelle que cela. La France, comme d’autres États, recourent au passé pour entretenir le prestige de leurs régimes, diffuser des idées et une certaine vision les concernant.

En 2013, la Chine a célébré les 120 ans de la naissance de Mao. Les principaux responsables du PCC se sont rendus à Pékin, au Mausolée contenant le corps embaumé du Grand Timonier décédé en 1976 pour honorer sa mémoire. Cependant, des divisions se sont manifestés sur le sujet. Lors des commémorations, le PCC affirme alors que les actions de Mao ont été « justes à 70% et erronées à 30% ». De nombreuses familles, dont celles de certains dirigeants, y compris le Président Xi Jinping, ont subi les purges et camps de rééducation de l’époque maoïste.

N’est-ce donc pas paradoxal de rendre hommage à Mao, d’autant que la Chine d’aujourd’hui, entièrement tournée vers la mondialisation capitaliste et sa concurrence depuis les réformes de Deng Xiaoping, ne s’inspire guère de l’œuvre maoïste, accusée d’être à l’origine de millions de victimes. Non, si l’on considère que, malgré son entrée dans un socialisme de marché, Mao reste un faire-valoir du PCC pour maintenir son régime de parti unique au travers d’une symbolique exploitée pour réunir ceux qui critiquent les inégalités sociales et la corruption. La lutte contre la corruption étant l’un des éléments ayant forgé la notoriété de Xi Jinping. Ainsi, le passé maoïste est ici instrumentalisé au service du maintien du régime dont le cadre communiste n’est plus valable que dans la bureaucratie d’État, mais guère en économie.

On peut aussi citer, en janvier 2016, une statue dorée de Mao assis au milieu d’un champ de la province rurale du Henan (centre-Est), érigée en 9 mois. Cette construction fut longtemps recouverte d’un drap noir. Elle fut financée par un homme d’affaire local pour 420 000 Euros (3217128 yuans). Toutefois, cette statut fut raillée sur internet et la statue fut alors démantelée. Le pouvoir se justifia, par un représentant local, en expliquant que le projet n’avait pas été approuvé ou enregistré… 9 mois après le début de sa construction tout de même…

4. De la mémoire à l’Histoire

Si la mémoire est éminemment particulière et politique, l’Histoire, quant à elle, adopte une posture scientifique et cartésienne.
En effet, l’historien, en se fondant sur les diverses sources à disposition et leur recoupement/confrontation (témoignages écrits, oraux, architecturaux, matériels, films documentaires, émissions TV, photographies…), parvient à une mise en perspective critique de l’ensemble des informations à sa disposition. C’est là sa méthode scientifique de travail.

Ses conclusions peuvent être chamboulées et revisitées continuellement, dès lors qu’un nouvel élément apparaît. Néanmoins, les révisions profondes sont rares (attention d’ailleurs aux individus ou groupes de pression cherchant à réviser systématiquement les faits… selon leurs intérêts particuliers !).

L’historien travaille également avec d’autres membres de la communauté scientifique (archivistes, archéologues, chimistes…) pour dater, localiser et croiser les documents… distinguer les sources réelles ou falsifiées…

L’historien ne fait pas, à priori, de politique, car il ne juge pas le passé et, surtout, ne l’aborde pas selon un prisme idéologique proche de telle ou telle mouvance politique.
Il relate les faits, sans les influencer, pour donner le meilleur panorama possible du passé.

Néanmoins, en indépassable être humain, cet historien, ou historienne, n’est pas neutre dans la cité et peut nourrir des engagements propres. Le fait même de contribuer à se rapprocher le plus fidèlement de ce qui fut dans le passé, peut d’ailleurs en être un.
Exemple : lutter contre les falsifications de l’Histoire et rétablir le plus fidèlement possible la vérité.

De même, l’historien peut aussi décentrer son analyse en mettant en lumière de façon honnête et factuelle l’histoire de groupes sociaux (Jaurès et son « Histoire socialiste de la Révolution française » : décrypte la Révolution à l’aune de la naissance de la Bourgeoisie comme classe sociale et dans une approche matérialiste et la nouvelle donne économique et sociale).

Le fait de proposer une « Histoire populaire des Etats-Unis », c’est à dire centrée sur le peuple et non sur la « Grande histoire des Grandes personnes », ainsi que le propose Howard ZINN, est un engagement. Il ne s’agit plus de mettre en lumière « la couronne et le sceptre », mais toute cette chaîne d’inconnus et de laborieux sans lesquels les « Grandes personnes » ne seraient pas.

Pour finir sur l’Histoire, un extrait éclairant de l’ouvrage de Pierre NORA, « Les lieux de mémoire », tome 1, Paris, 1984
« L’Histoire, parce qu’opération intellectuelle et laïcisante (sortie du dogme mémoriel), appelle analyse et discours critique.
La mémoire, elle, installe le souvenir dans le sacré. L’Histoire l’en débusque. (…) Il y a autant de mémoires que de groupes ; (la mémoire) est par nature multiple et multipliée, collective, plurielle et individualisée. L’Histoire, au contraire, appartient à tous et à personne, ce qui lui donne vocation à l’universel. »

Ou encore cette citation de l’historien Gérard NOIRIEL (De l’histoire-mémoire aux “lois mémorielles” publié en 2012 dans la Revue arménienne des questions contemporaines) :
« Ce n’est pas à la loi d’écrire l’Histoire, mais ce n’est pas aux historiens de faire la loi »
Il y a donc, nécessairement, un travail à la fois de mémoire, individuel et collectif, mais aussi et de manière salutaire pour éviter certains glissements politique, d’Histoire.

Conclusion

La mémoire est donc à la fois facteur d’unité et de divisons.

En effet, la mémoire et les commémorations sont utiles pour se retrouver. Il faut cependant être clair quant aux finalités mémorielles : récupération politique ? auto-glorification nationale ? Ou bien commémoration qui sollicite la conscience des citoyens et leur réflexion sur le monde d’aujourd’hui ?
Par exemple, dans le cadre du 14 juillet, on pourrait se poser la question d’un bilan des progrès de la République, ses principes et valeurs. Dans le cadre des commémorations liées aux guerres, notamment mondiales, on peut s’interroger sur l’héritage de Jean Moulin et de ceux qui se sont sacrifiés, restant murés dans le silence, au prix de leur vie ? Quelle était leur vision du monde nouveau à construire ? Sommes-nous parvenus à réaliser une société plus humaine, plus juste et plus fraternelle ?

Comment se fait-il que nous soyons aujourd’hui angoissés par le RN, alors-même que l’Histoire nous délivre maintes leçons nous amenant à éviter tout rapprochement idéologique avec ce parti ? Comment se fait-il qu’entre 2002 et 2017, le nombre de voix du RN soit multiplié par deux ? Et à qui la faute ? Qui se montre obstinément sourd aux enseignements de l’Histoire ? L’électeur du RN ?Sans doute… Mais aussi celles et ceux qui ont contribué à permettre les conditions socio-économiques (et culturelles) du retour en masse d’un tel vote …

Quelles leçons également retirons-nous des grandes crises boursières et de la spéculation effrénée ? Que 2008-2009 semble loin dans des esprits de certains de nos représentants… À moins que la crise ne soit le moteur consubstantiel du capitalisme…

Trop souvent, l’Histoire est riche d’enseignements que les êtres humains n’intègrent pas à leur vie, par orgueil, vanité, suffisance ou inconscience.

Dans le débat actuel sur la réforme des retraites sont revenue de la bouche des élus LREM la récupération critiquée de l’héritage gaullo-communiste du programme édifié par le Conseil National de la Résistance, qui n’avait pas vocation à n’être qu’un programme de reconstruction du pays, mais bien une véritable philosophie politique de long terme ! Les auteurs de ce programme, de bords politiques divers, se sont mis d’accord, au moment même où ils vivaient une période particulièrement sombre de l’histoire. Nécessairement, du fait du traumatisme de la guerre, il étaient confrontés à la question suivante : « Qu’est-ce qui est fondamental dans la vie de chaque être humain, et quelle société bâtir pour le permettre au plus grand nombre ? Selon quelles valeurs et quels principes ? ».

Il me faut bien dire mon indignation de découvrir d’anciens résistants indignés eux-mêmes par les récupérations, voire la volonté de destruction de ce si fragile et précieux héritage. Lorsque l’indigne Denis Kessler, vice-président du MEDEF tenir les propos suivants :

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.
Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme…
À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !
Challenges, nº 94, 4 octobre 2007, p. 38

De même, le chroniqueur néo-libéral Éric Brunet, qui s’exprime sur l’héritage gaullo-communiste dans un article de Valeurs actuelles (ou sur BFM et RMC) « Fillon doit dynamiter le programme du CNR », jugé trop coûteux à ce grand humaniste qui affirme même que cet héritage est « responsable du décrochage exponentiel de notre économie », sans jamais rappeler combien il fut et est de manière permanente un bouclier protecteur efficace contre les ravages de la crise financière de 2008-2009, comme au ravage quotidien de la précarisation.

Le gouvernement a également tenté, à l’été 2018, de constitutionnaliser le terme « protection sociale » à la place de « sécurité sociale », ouvrant à une destruction programmée de la solidarité de notre système de protection sociale pour mieux le remplacer par un système néo-libéral qui individualise et renforce les disparités. Sous des discours qui se réclament de la modernité, il y a bien une régression de masse. Les directives européennes ayant mis beaucoup de domaines en concurrence, pourquoi la santé et les retraites échapperaient-elles aux logiques néo-libérales ? « Je préfère des fonds de pension aux régimes avec des trous sans fond, je préfère la capitalisation à la répartition » peut ainsi déclamer fièrement l’ex vice-président du MEDEF, maître de la rime et du propos réactionnaire. Ambroise CROIZAT, ministre communiste, nous avertissait déjà sur les roueries et les rouages du patronat et de leurs affidés : « Ne parlez pas d’acquis, en face le patronnat ne désarme jamais ». Notre conquis social est donc sous la menace et ce n’est pas seulement l’héritage programmatique du CNR qui est lentement assassiné (sous les yeux même des derniers résistants), ç’en est l’esprit : celui de privilégier la vie, fragile et belle, sur l’appel inassouvi de l’argent cynique des logiques de l’économisme et du technocratisme.
Voir les générations héritières de cette Résistance sabordant années après années cet héritage devrait nous faire réagir. L’historien Marc BLOCH nous rappelle d’ailleurs que « l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent : elle compromet, dans le présent, l’action même »

Un dernier point : si les mémoires sont particulières, l’Histoire, elle, se veut universelle. Elle présente les faits.

Les « mémoires douloureuses » peuvent parfois enchaîner l’esprit et nuire à toute édification d’un avenir commun. Ainsi, le passé n’a d’autre vocation que d’être dépassé (non effacé et non oublié !), si douloureux qu’il soit.

Il n’est pas d’autre chemin pour édifier la paix. Processus bien évidemment simple à exposer ici, mais douloureux dans les faits, et qui nécessite une véritable réflexion intérieure, une discipline du cœur et de l’esprit.

-Albert White Hat, amérindien victime de la politique d’acculturation forcée menée par les États-Unis et l’Église catholique.
→ Les jeunes issus des Tribus étaient envoyés en Écoles catholiques pour y être éduqués comme les populations « blanches ». Contraints d’abandonner tous leurs us et coutumes indiens.
→ pardonner n’est pas oublier.

« Quand j’ai fini mes études, j’avais honte de ce que j’étais, de ce que je suis. Vers la fin des années 1960, je revenu vers mes racines, tout seul. Je me sus laissé pousser les cheveux, j’ai recommencé à parler ma langue et j’ai suivi une période de jeûne. Pendant cinq ans, j’ai invoqué des visions.
Un jour, c’était une nuit magnifique, le ciel était piqué d’étoiles, tout était calme. Vers minuit, je me suis levé pour prier. Puis, je me suis assis et je suis resté là, sans bouger. Et soudain, j’ai revu comme dans un éclair les images de San Creek, de Wounded Knee, et toutes les mesures et toutes les lois que l’Etat et l’Eglise nous avaient imposé m’apparaissaient les unes après les autres. Et je voyais en quoi elles avaient bouleversé ma vie. Je sentais la colère monter, jusqu’à la haine. Je regardais ce tableau. Tout ce qu’il s’était passé. Mais je ne pouvais rien faire. Cela me dépassait. Je n’avais plus qu’une idée en tête. Quand je serai redescendu de cette colline, j’attraperai un fusil, puis je tirerai. Sur tout, sur n’importe qui. Peut-être que, comme cela, je gagnerai le respect de mes ancêtres. C’était peut-être ce qu’il fallait faire.

Je me suis levé et me suis tourné vers l’Est. C’était magnifique.

Dans les lueurs de l’aube, on devinait le moutonnement des collines, et juste au dessus de cette lumière bleuté, un croissant de lune et l’étoile du matin se découpaient dans le ciel noir.

J’ai eu envie de vivre.

Et j’ai toujours envie de vivre, d’être heureux. Je crois que je le mérite. Mais là, j’ai compris que je n’y arriverais que si je pardonnais. Et ce matin là, j’ai pleuré, parce que je devais pardonner. Depuis, je me lève tous les jours avec cette promesse en tête. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de gens qui ressentent la même chose. Mais pour nous, les Lakota, la question se pose un jour ou l’autre, et on doit faire un choix. Sinon, on risque de finir dans un fossé, tué par l’alcool ou une balle dans la tête.

Ça, ce n’est pas de l’histoire. C’est au plus profond de nous. Nous porterons toujours en nous les événements du passé. Dans cent ans, dans deux-cents ans, ils seront toujours en nous, et nous devrons vivre avec, jour après jour. »

La douleur est toujours un enfermement qui appelle au dépassement.

Sans dépassement, on jette son ancre dans un abime de pleurs et de noirceurs. Il faut, au contraire, lever l’ancre, et vivre…
Il faut vivre, sans oubli, mais sans rancœur aussi…

Seule l’Histoire rétablit de manière impartiale l’ordre de ce qui fut. C’est en s’appuyant sur elle que l’on construit la paix des esprits, la compréhension, l’empathie et l’ouverture à la complexité, positive comme négative, de l’être humain.

La vie, comme l’Aurore éternelle, reprend toujours le dessus.
Notre passé est un enseignement permanent pour renforcer notre éthique de chaque jour, et faire que chaque soleil qui se lève soit une promesse plus belle encore que celui de la veille.

Ainsi donc, voici la mission, la charge de ma génération pour les années à venir. Mais c’est encore, à ce moment précis, la notre à tous ! Quels que soient nos âges !

Là est la force, la sagesse et la beauté de la longue chaîne d’union dans laquelle nous nous sommes inscrits. Celle qui œuvre à la réflexion et à l’action, au service d’une humanité libre, émancipée, harmonieuse et éclairée.

Bâtisseurs du passé, du présent et de l’avenir, nous avons tous formulé un serment en nous engageant, qui donne un sens atemporel à notre engagement maçonnique au Grand Orient de France.

Si ma génération, comme la vôtre, est héritière de l’Histoire prestigieuse de notre obédience, nous ne devons, ni ne pouvons nous contenter de celle-ci. C’est à nous d’aller au devant d’elle et de continuer à l’écrire.

Ne subissons pas notre présent. Agissons sur lui, éclairés du passé, pour édifier un avenir le plus lumineux possible. Car rien ne saurait être impossible lorsque les consciences et les volontés humaines se rencontrent pour ne faire qu’une. Les injustices, les misères, les violences, peuvent s’écrouler les unes après les autres, si nous le voulons tous.

Il n’est rien de plus réaliste. Il n’est rien de plus pragmatique : l’intérêt général et des conditions de vie dignes et heureuses pour toutes et tous !

→ Voir le documentaire « Les jours heureux » (accès facile sur internet =youtube)
Témoignages de résistants de tous bords politiques, éclairés par des historiens.

Nous sommes héritiers du passé, mais nous ne sommes pas responsables de celui-ci.
Par contre, nous avons une responsabilité évidente quant à ce que nous faisons de cet héritage au présent, et que nous lèguerons nous-mêmes aux générations futures…