Piraterie et fraternité

La piraterie est une forme de banditisme et elle a existé à toute époque et en tout lieux (de l’Antiquité à nos jours). Cette planche a pour objet la période caraïbéenne du début du 18ième siècle, car celle-ci a pour particularité qu’il y a eu une volonté de se réunir et de construire une “république” construite par eux et pour eux. L’objet de cette planche n’est pas de glorifier la piraterie ou ses illustres personnages, mais de partir de fait évoqué par la littérature grise.

Dans un premier temps, il est nécessaire de passer par l’exercice fastidieux de poser les définitions, à savoir de quoi on parle. Qu’est-ce qu’un pirate ? Quelle est la différence avec un corsaire par exemple ? Puis j’évoquerai le contexte des caraïbes aux 18 ième et en quoi cela a pu constitué un terreau au développement de la piraterie.

Définitions et historique

Pour évoquer la piraterie, beaucoup de terme sont utilisés dans la culture populaire comme “boucanier”, “forban”, “corsaire” ou “pirate” :

  • les boucaniers sont des émigrés occidentaux déclassés ou des engagés en fuite, vivant en autonomie dans les marges sauvages des colonies où ils vivaient notament de produit de chasse dont ils “boucanaient” la viande (boucaner consiste à fumer la viande pour pouvoir la conserver). Sous la répression des espagnols, beaucoup devinrent pirates ou flibustiers.
  • un corsaire est autorisé par un État à faire la guerre avec une lettre de course, il est armé grâce à des capitaux privés. Il n’est pas un pirate mais s’apparente plutôt à un mercenaire.
  • le flibustier est celui qui pratique à la fois la contrebande, la guerre de course (opérations navales menées par les corsaires), et la piraterie.
  • un pirate, quant à lui, est un marin qui pille d’autres navires et parfois attaque des villes cotières. Il ne dépend d’aucun État et ne sert aucune couronne. Le terme “Pirate” vient de pirata qui signifie “celui qui tente sa chance”.

Ces termes ne sont pas excluant les uns des autres. Par exemple, un marin peut avoir été un contrebandiers quelques années, puis pirate et finir ses jours comme corsaire.

Si la piraterie s’est développée aux caraïbes du 18ième, c’est notamment dû à la guerre d’Espagne. Cette guerre de succession d’Espagne s’est écoulée de 1701 à 1714. En 1700, le roi d’Espagne, Charles II, meurt sans héritier. Les bourbons en France et les Habsbourg en Autriche revendiquent alors le trône. S’en suit une guerre de 13 ans autour de cette succession. Ce conflit, qui va entraîner toute l’Europe (notamment la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne, le Saint-Empire, et le Portugal), s’étend jusqu’aux colonies situées de l’autre côté de l’atlantique. Les combats entraînent donc un développement de la force navale des belligérants. De fait, le nombre d’engagés sur les navires augmentent fortement.

Qaund le conflit prend fin en 1714. Les besoins en effectifs dans les marines des pays ayant participé à cette guerre diminuent. Beaucoup de marins engagés situés de part et d’autre del’Atlantique se retrouvent sans emploi et livrés à eux-mêmes, ce qui a un impact non négligeable sur la marine marchande. En effet, le nombre de sans emploi augmenté par l’afflux d’anciens marins des marines militaires des anciens bélligérants entraînent des dégradations des conditions de travail dans la marine marchande : baisse des salaires, non versement de ces salaires, mauvais traitement, etc. Le rapport de force se trouve alors en faveur des compagnie marchandes.

Certains marins sans aucun moyen de subsistance ou d’autres ne voulant plus subir les conditions de vie à bord des navires militaires ou commerciaux se tournent vers la piraterie.

Ils décident de naviguer sous le Jolly Roger. Il signifie le “Roger Jovial” ou “Jolie Rouge” selon la source, il est le signe de ralliement de ceux se retrouvant sous le terme de “communis hostis omnium” (ennemis du genre humain). Ce terme employé pour la première fois par Cicéron dans l’antiquité désigne tous ceux se livrant à de la piraterie.

En arborant un tel drapeau, ces marins devenus pirates se déclarent comme des êtres humains sans patrie, et rejette leur nationalité et le système des états nations en train de naître à cette époque. Par exemple, en 1716, le britannique Benjamin Hornigold fut destitué par son équipage (en grande partie, lui aussi, d’origine britannique) car il refusait d’attaquer des navires anglais. En devenant pirate, un marin se déclare libre de tout intérêt “patriote” et devient un “forçat des mers” (selon l’expression de Marcus Rediker, historien spécialiste de la piraterie atlantique). En se mutinant pour devenir pirate ou en rejoignant les rangs de la piraterie, un marin s’approprie de manière collective son outil de production et devient donc son propre maître.

La piraterie dans les caraïbes du XVIIIième

Au début du 18ième siècle, la population des caraïbes est constituée d’immigrants provenant de divers horizons : des déportés irlandais, des anglais, des royalistes écossais, des Huguenots français en exils,… Il ne faut pas oublier que parmi eux se trouvent également des personnes dont les ascendants faisaient partis des mouvements révolutionnaires qui ont émergé durant la guerre civile en Angleterre en 1640 : des Diggers (ou bêcheux), des Muggletoniens, des Levellers. Ces mouvements que l’on peut qualifier de proto-anarchistes ont sans doute contaminés l’idéologie pirate. Cependant c’est dans les caraïbes du 17ième et 18ième siècle que l’on va trouver des preuves attestant de l’existence d’assistance mutuelle, de principe égalitaire, de démocratie au sein des équipages pirates. A cet effet, n’oublions pas le fameux code pirate de Bartholomew Roberts.

À cette époque, trois générations de pirates se sont succédés. Sans se lancer dans des biographies exhaustives, il est possible d’en citer quelques uns.

  • La première génération (1650 à 1680) est formé par des boucaniers comme Henry Morgan.
  • La seconde est constituée de William Kidd et d’Henry Avery, qui ont aussi opéré à Madagascar.
  • La troisième a vu des pirates comme Edward Teach (appelé aussi Barbe Noire), Jack Rackham, et Bartholomew Roberts. Malgré le principe existant alors de ne pas accepter de femme à bord des navires, cette génération a notamment vu des femmes devenir pirate : Anne Bonny et Mary Read par exemple.Cependant, les pirates n’était pas très nombreux. Toutes les sources de l’époque aussi bien du côté pirate que des différentes nations ayant affaire à eux indiquent une population à l’apogée de la piraterie de 2000 à 2400 individus en 1720 pour un total de 4000 individus différents de 1716 à 1725. À titre de comparaison, la Royal Navy employait 13000 personnes par an, en moyenne.

La plupart des pirates de l’époque étaient regroupés à Nassau (dans les Bahamas). Cette île fut le repaire des pirates de 1706 à 1718, date à laquelle, l’ancien corsaire Woodes Rogers, envoyé par le roi d’Angleterre, Georges Ier, présenta les pardons royaux aux pirates. Certains comme Benjamin Hornigold acceptèrent mais d’autres comme Barbe Noire et Charles Vane par exemple, refusèrent. Ils furent alors pourchassés. La reprise en main de Nassau par les autorités britanniques marquèrent le début de la fin de l’âge d’or de la piraterie dans les caraïbes.

Aspects libertaires, égalitaires et fraternelles de la piraterie

La vie des pirates étaient régie par un code. En rejoignant les rangs de la piraterie, il était de bon ton qu’un marin respecte ces règles. Un pirate était un être libre, il n’appartenait pas à une nation en particulier et n’était donc pas soumis aux aléas géopolitiques de l’époque. Dans certains cas, il defendait la liberté d’autrui et parfois celle des esclaves. Quand un bateau négrier était abordé, ses prisonniers était alors libéré et pouvaient rejoindre les rangs de la piraterie si ils le désiraient. Cependant, la relation entre piraterie et esclavage est ambigue et complexe. Une minorité de pirates ont participé à ce commerce. Pourtant, beaucoup de pirates sont d’anciens esclaves ayant fui les plantations ou sont devenus pirates pendant leur voyage depuis l’Afrique suite à une révolte à bord du navire ou suite d’un abordage par un navire pirate. Par exemple, il est attesté que l’équipage du capitaine Bellamy était constitué à un quart d’anciens esclaves. Le second du capitaine Kidd l’était aussi. Les pirates ne faisant pas de différence raciale, les esclaves en fuite préfèraient souvent les rejoindre. Si bien que le conseil de la colonie de Virginie en 1715 s’inquiéta des relations entre les pirates et les insurrection d’esclaves.

En ce qui concerne la vie à bord du navire, la piraterie différe énormément de la marine traditionnelle comme la Navy. Par exemple le capitaine est élu par son équipage et ne dispose pas de privilège particulier. Il peut provenir de n’importe quelle classe sociale du moment qu’il ait fait preuve de compétence auprès de ses pairs pour qu’il puisse être élu par eux. Il peut cependant être renversé par l’équipage sauf en plein combat, c’est une forme de mandat révocatoire. Les lois ayant cours à bord des navires ont été définies par les pirates eux mêmes : ils élisent leurs officiers, distribuent les butins équitablement, limitent l’autorité du capitaine. Ils instaurent un ordre social muticulturel, multiracial et multinational à bord de leurs navires.

Les pirates avaient aussi adopté l’assistance mutuelle. Lorsqu’un marin était blessé, il recevait une part de butin comme pension. Selon le code de Bartholomew Roberts, si un pirate “devient infirme ou perd un membre en service [il] recevra 800 pièces de huit sur la caisse commune et, en cas de blessure moins grave, touchera une somme proportionnelle.”

Il existe aussi des cas où les marins versaient une partie des prises dans un pot commun afin de dédommager les victimes de blessures et ceux qui devenaient invalides.Quand un pirate était capturé, il était condamné à mort par pendaison. Cependant par esprit de corps, certains pirates appelaient à venger leurs “frères”, comme en 1717 où lors de l’exécution de membres d’équipage du capitaine Sam Bellamy en Nouvelle-Angleterre, des pirates font le serment de “tuer quiconque transporte des biens vers la Nouvelle-Angleterre”.

Par exemple, Barbe Noire a brûlé un navire de Boston car des pirates ont été pendu dans cette ville. Un esprit de corps existait entre eux.

Conclusion

En conclusion, les pirates étaient libres, égalitaires, mais ils pratiquaient un peu la fraternité. Mais des rivalités existaient entre eux. C’était une communauté fragile, car miné par l’appat du gain et l’égo. Unis, ils auraient pu faire face aux marines des États qui ont cherché à les anéantir, c’est très certainement leur désunion qui les a conduit à leur perte. Sans Fraternité, une société ne peut pas être forte, un groupe ne peut pas avancer, car elle n’a pas de liant.

Avec un sens aigu de la Fraternité, peut être aurait-il pu rendre véritable la République des pirates dans les Caraïbes, (ou donner naissance à Libertalia à Madagascar). Ils étaient des frères et soeurs, mais querelleurs et désunis. Ils étaient solidaires entre eux mais n’avaient pas de vision commune.

C’est la misère alimentée par les idéaux des niveleurs, des bêcheurs,… qui a favorisé l’essor de la piraterie dans les Caraïbes. Ces êtres humains ont rejeté et combattu un système (certains par nécessité) qui les rejetait et les maintenait à un état de pauvreté extrème. Peu devenait pirate par vocation, la plupart le devenait par nécessité. Ils furent défait par ceux-là même qui ont engendré cette situation.
C’est la fameuse “Civilisation”, personnifiée par l’Angleterre, la France, l’Espagne entre autres, qui a fait d’eux des “Barbares”.

Bibliographie

  • Marcus Rediker, ​Pirates de tous les pays​, Éditions Libertalia, 2008
  • Daniel Defoe, ​Libertalia Une utopie pirate​, Éditions Libertalia, 2012
  • Do or Die (collectif), ​Bastions pirates​, Éditions Aden, 2005
    Daniel Defoe, ​Les Chemins de fortune, Histoire générale des plus fameux pyrates I​, Éditions Libretto, 2010
  • Daniel Defoe, ​Le Grand rêve flibustier , Histoire générale des plus fameux pyrates II​, Éditions Libretto, 2012
  • Gilbert Peti et Philippe Hrodej, ​Histoire des pirates et des corsaires, De l’Antiquité à nos jours, Éditions CNRS, 2016
  • Marcus Rediker, ​Les Hors-la-loi de l’Atlantique, Pirates, mutins et flibustiers​, Éditions du Seuil, 2017