Le bouddhisme : une religion ou une philosophie ?

moines boudistesLe bouddhisme séduit de plus en plus le monde occidental. Il est synonyme de compassion, de tolérance. Les images d’un dalaï-lama souriant aux côtés d’hommes et de femmes politiques, de vedettes du show-biz, délivrant un message de paix et de non-violence, nous sont familières. La publicité semble l’avoir annexé : les statuettes de bouddhas se multiplient dans des lieux improbables comme les restaurants, les salles d’attente, les plateaux de télévision…. Des termes issus du bouddhisme sont passés dans le vocabulaire courant : mantra, karma, nirvana, mandala sont aujourd’hui déclinés sur tous les tons, parfois les plus inattendus.

Cette image médiatisée du bouddhisme n’est pas sa réalité. En Europe, c’est en France que les sympathisants du bouddhisme sont les plus nombreux, des temples des différents groupes bouddhistes sont régulièrement érigés. On peut s’interroger : les adeptes et sympathisants sont-ils séduits par une nouvelle religion, à la fois exotique et sans contrainte apparente ? Ou par une démarche spirituelle de perfectionnement ? Religion ou philosophie ? Les réponses peuvent différer selon les engagements et les convictions. Elles peuvent différer selon ce qu’on entend par religion ou par philosophie. Qui l’emporte, au bout du compte, le « et » ou le « ou » ? Le bouddhisme est-il une religion (mais sans point commun avec les religions monothéistes) ou une philosophie, une conception du monde ?

Pour les adeptes du bouddhisme, membre d’une communauté dirigée par des guides spirituels, c’est une religion avec ses rites, ses textes canoniques, ses prières, une religion qui, comme d’autres, ouvre une voie de transformation personnelle ; pour d’autres, attirés spirituellement par le bouddhisme mais qui ne veulent pas suivre des règles strictes et n’adhèrent pas à l’ensemble des textes, il s’agit d’une« religion à la carte » (selon l’expression de Jean-Noël Robert) dont on retiendrait les points positifs et écarterait les aspects contraignants d’une religion. Enfin, d’autres sont séduits par une vision du monde, correspondant à une pensée qu’on pourrait qualifier de « New Age »construite sur un mélange d’idées et de principes divers comme la compassion, le respect de l’autre, la tolérance, le développement personnel et fondée en partie sur la pratique de la méditation devenue, depuis quelques années, un important phénomène d’édition.

Essayons de clarifier un débat parfois confus. Le bouddhisme recèle de multiples dimensions (historiques, sociales, sociétales) que je vais essayer de rapidement brosser.

I – Le bouddhisme : détour historique

Le bouddhisme s’inscrit dans une histoire. Celle de l’Inde au V Ième siècle avant l’ère chrétienne, les brahmanes, première caste des quatre castes indiennes, exercent une sorte de monopole sur les textes sacrés du Véda. Un prince, Gautama Shakyamuni (de la tribu des Shakya), quitta sa famille pour mener une vie de religieux errant. Il médita pendant des années. A l’issue de cette méditation, il devint l’ « éveillé » (« Buddha »), «éveillé » à la « vérité-réalité cachée derrière les choses ». Il élabora une doctrine qui reprend un postulat admis par la majorité des Indiens de l’époque : tous les êtres vivants renaissent après leur mort un nombre indéfini de fois sous divers formes, humaines ou non mais il lui oppose la délivrance définitive des existences et des erreurs par l’extinction des passions et des erreurs liée à la valeur morale des actes accomplis dans les vies antérieures . L’ « éveillé », le Bouddha, va donc indiquer la voie pour briser l’enchaînement des vies successives par la rupture des liens qui retiennent l’être dans le cycle des transmigrations (samsara) : liens de l’ignorance, du désir, de la haine, des passions. Le karma est une loi qui soutient que la souffrance vécue par un être est la conséquence d’actes mauvais réalisés dans une vie antérieure. Le karma n’est pas lié à la vengeance d’un dieu ou à la somme de péchés accumulés ; l’homme est considéré libre de ses actes et donc du chemin qu’il choisira. L’adoption de règles morales, la pratique de la méditation permettent de s’engager dans une voie permettant d’accéder au nirvana, à l’extinction des passions. Délivré de ses passions, l’adepte, devenu « arhat » (le méritant), ne connaîtra plus de renaissances successives : il obtient le nirvana dans cette vie et ne renaîtra plus nulle part. La doctrine bouddhiste insiste sur d’autres points : l’impermanence des êtres et des choses voués au changement et à la destruction ; tout est phénomène, il n’y a donc pas d’âme, pas de Dieu créateur ; les actes, bons ou mauvais, se prolongent dans d’autres existences.

Le Bouddha organisa, autour de lui, une communauté pour qui il édicta des règles de vie. Cette communauté (la Samgha) formera avec le Bouddha et la loi (le dharma) les « Trois Joyaux » dans lequel l’adepte « prend refuge » en adhérant au bouddhisme. Le Bouddha, à sa mort, après quarante-cinq années de prédication, devint l’objet d’un culte avec la conservation des reliques, les pèlerinages, les actes de dévotion.

Peu à peu, les statues du Bouddha furent installées dans des temples où les fidèles méditaient, apportaient des offrandes, s’y prosternaient selon des règles précises. L’ensemble de ce qu’on peut appeler une religion se dessine : il y a une foi (« un assentiment donné à des doctrines qui ne sont pas immédiatement vérifiables par le fidèle » ), des hommes et des femmes (moines et nonnes) entièrement voués à vivre leur foi, des lieux dédiés à l’approfondissement de cette foi. Des divergences doctrinales ont existé créant des schismes ; des écoles différentes se sont constituées autour de la nature du Bouddha et de la possibilité pour l’homme d’arriver à l’Eveil.

II – Le bouddhisme : religion ou sagesse ?

Le bouddhisme est-il une religion ? Incontestablement. Il demande une adhésion à un élément central : celui de la transmigration dans le cycle des existences. En cela, il demande un acte de foi. Si l’on ne croit pas à la transmigration, on ne peut adhérer au bouddhisme. Il n’appartient pas à une conception monothéiste des religions avec son cortège de paroles révélées d’un Dieu , créateur et juge de l’homme, son clergé, ses tribunaux religieux mais il porte les attributs d’une religion : la conversion, l’adoption d’une vision du monde, d’un système de pensée permettant d’interpréter le monde, de lui donner un sens.

Les textes de référence décrivent un univers avec des couches superposées. Il y aurait cinq classes d’êtres : les dieux, les êtres humains, les animaux, les fantômes (esprits malheureux des morts) et les démons . Les cieux les plus élevés sont habités par ceux qui sont proches du nirvana et non par les dieux. Pour de nombreux adeptes, il ne faut pas prendre cette classification à la lettre : il y aurait une correspondance entre le cosmos et les états spirituels dont un être humain peut faire l’expérience : « le ciel, l’enfer et autres aspects du monde surnaturels ne seraient, dans le sujet, que divers états de son esprit ». On peut ainsi, par la méditation, s’entretenir avec les dieux qui progressivement s’améliorent, récoltent des « mérites » et vont, peu à peu, vers leur progressive disparition. Ils sont ensuite remplacés par des dieux plus proches des considérations humaines, plus compréhensifs et plus attentifs. Les dieux principaux du système cosmique ne sont pas identifiés, ils portent un titre, remplissent une fonction mais ne seront pas toujours les mêmes. Les dieux sont inférieurs aux hommes : ils ne peuvent atteindre le nirvana qu’en renaissant comme êtres humains.

Le bouddhisme, avec sa cosmologie particulière, faite de strates complexes, de dieux aux profils déroutants, sa croyance dans la venue d’un nouveau bouddha, a tous les aspects d’une religion. Les adeptes, en prenant « refuge », adhèrent à une vision du monde avec, au centre, la reconnaissance de l’existence cyclique et de la compréhension des « quatre noble vérités » pour échapper au karma et aux tendances créés par des actes du passé . Ces quatre « vérités » se nomment : la souffrance, les véritables sources de la souffrance, la cessation de la souffrance, les voies véritables pour y parvenir. Le bouddhisme donne ainsi une définition de l’homme confronté, de la naissance à la mort, à la souffrance, à l’insatisfaction, à l’absence de sens, à l’ignorance. Il indique la voie pour maîtriser, contrôler et faire cesser la souffrance en adoptant une conduite éthique dans son rapport aux autres comme dans son rapport au monde.

III – Philosopher ? Ou approfondir une voie éthique, adopter une « sagesse » ?

Il y a toujours nécessité de définir les termes d’un débat. A quoi sert donc la philosophie ?
Telle pourrait être la question première. Chacun, dans cette assemblée, a sans doute des réponses. Je vais m’efforcer de donner les miennes.

Une philosophie pense et aide à penser le monde. Elle sert à interpréter le réel, à lui donner sens et forme. Pour donner des outils à cette interprétation, elle élabore des concepts qui permettent de penser une chose mais ne sont pas la chose. Des civilisations aussi différentes que l’Egypte ancienne, la Chine, l’Inde ont élaboré une conception du monde, des relations entre les êtres, du sens de la vie : cela ne fonde pas une philosophie. Elles ont, à des degrés divers, élaboré des éléments d’interprétation du monde qui s’apparente à une sagesse qui comme l’écrivait le grand philosophe François Châtelet « est tout autant une manière de se conduire qu’une manière de penser ; plus précisément, c’est une façon d’apparier sa pensée et sa conduite ». Le bouddhisme, dans ce cadre, est à la fois une religion et une « sagesse ». Mais on peut adopter, suivre, répandre des règles de vie; cela ne construit pas pour autant une démarche philosophique.
La philosophie, depuis Platon (au V ème siècle avant l’ère chrétienne), oppose les opinions communes, se référant à de prétendus faits, « qui sont en grande partie le produit des passions, des intérêts, des désirs et des circonstances » et le « monde des Idées », celui des essences, antithèse du monde des apparences.

La philosophie s’assigne un rôle pédagogique afin que les hommes, progressivement, abandonnent le monde des pensées communes. La philosophie interroge, pose des questions, structure la confrontation. Dans son acception platonicienne puis aristotélicienne, la philosophie construit un discours, fondé sur la raison, qui permet d’analyser le réel, de le classer, de lui donner forme. Cette démarche prend appui sur la parole qui permet de contrer les mensonges et les inexactitudes. La pensée philosophique grecque va élaborer la notion de « concept » mais surtout celle de « vérité » qu’on peut, à l’aide des arguments, approcher. Ces notions ont permis de penser, contrairement aux diverses « sagesses », les questions des sciences, des techniques et de leur rapport à l’homme mais aussi celle du pouvoir et de la démocratie.

Revenons sur un point d’histoire : celui des multiples interrogations des philosophes à l’égard du bouddhisme. La question de la nature du bouddhisme, religion ou philosophie, est posée dès le XIX ème siècle, dans de nombreux pays européens avec les traductions de différents textes. Les esprits du XIX ème siècle, ont un souci de classer, d’étiqueter. Pour eux, le bouddhisme est soit une sorte de système philosophique, travesti en religion par la superstition populaire, soit « une religion païenne aux antipodes de la rationalité occidentale moderne au sein de laquelle on pouvait distinguer une élite savante cultivant une sorte d’athéisme nihiliste ».

Renan explique que le bouddhisme est constitué de deux traits majeurs : le nihilisme et l’athéisme ; Hegel dira que, dans le bouddhisme, « le néant est le principe de toute chose ». Schopenhauer, plus catégorique, parlera d’une « religion athée », pour lui le bouddhisme est porteur d’une haine de la vie et d’une joie de mourir éloignées des textes. Nietzsche parlera lui aussi, à plusieurs reprises, du bouddhisme comme une forme de « nihilisme », « la non-valeur de l’existence quand on a compris qu’elle ne peut s’interpréter ni à l’aide du concept de « fin », ni à l’aide du concept « d’unité » », ni à l’aie du concept de « vérité » écrivait-il. Il faut s’attarder un moment sur Nietzsche qui a écrit de nombreuses pages, parfois teintées de poésie, sur le bouddhisme. Lisons-le : « Il (le bouddhisme) exprime la beauté d’une belle soirée, une suavité, une douceur accomplies, – la reconnaissance envers tout ce qu’on a laissé derrière soi ; pas trace d’amertume, de déception, de rancune ; le plus sublime amour spirituel ; la subtilité des contradictions philosophiques est dépassée, le bouddhisme se repose même de cela, mais il en garde l’auréole spirituelle et son éclat pourpre de soleil couchant » (« La volonté de puissance », tome un, chapitre : « Religions affirmatives et religions nihilistes »).

Le débat, entre philosophes, se poursuit encore aujourd’hui.

Ainsi, pour le philosophe Roger-Paul Droit pour qui le bouddhisme s’apparente à une philosophie, les textes bouddhiques « défont et dissolvent les éléments fondateurs de la pensée philosophique issue des Grecs : l’être, la substance, le sujet, la causalité, etc. (…) et la confronte à une extériorité radicale, si impossible à voir, si proprement insupportable, que seule l’esquive pouvait être la règle ». Pour Roger-Paul Droit, comme pour d’autres philosophes, les interrogations sur la place du sujet, le statut de la vérité auraient pu susciter un dialogue fécond entre la philosophie grecque et la « pensée » bouddhiste que Roger-Paul Droit isole des dogmes liés à cette religion.

A ce stade de notre réflexion, avant de conclure, il convient de se tourner vers la réalité du bouddhisme. En effet, ne convient-il pas de quitter les réflexions sur les concepts pour interroger le bouddhisme vécu, le bouddhisme réel des adeptes réels?
Un ouvrage, celui de Frédéric Lenoir , permet de penser les rapports entre religion et modernité, qui question centrale posée aux sociétés contemporaines.

Frédéric Lenoir montre que les personnes qui se tournent vers le bouddhisme, particulièrement le bouddhisme tibétain qui, à l’opposé du zen, assure une fonction de « socialisation religieuse », ont des comportements qui attestent leur enracinement dans la modernité comme celui de la réalisation personnelle mais, affirme F. Lenoir : « ils ne croient plus à la raison divinisée » ou « aux utopies politiques ». Ils recherchent le compromis que peut offrir le bouddhisme entre pensée rationnelle et pensée religieuse et revendiquent une adhésion à des textes, une pratique mais aussi une liberté de choix, une attitude critique et subjective par rapport aux textes, une sorte d’adhésion « à la carte ». Ainsi, la méditation, une des clés du bouddhisme, est devenue une pratique qui a perdu ses références religieuses pour devenir une forme de nouvelle thérapie, une voie de développement personnel, un remède anti-stress.

Marcel Gauchet, à propos de la place des religions dans la modernité, peut, en partie, nous aider à penser cette évolution. Il écrit, à propos de la place des religions que « la discontinuité dans l’ordre de la fonction sociale est déjà pour l’essentiel opérée. La continuité dans le registre de l’expérience intime n’a pas fini, en revanche, de nous réserver des surprises ». Ce qui signifie que la religion comme mode dominant d’organisation de la vie sociale pourrait appartenir, dans les sociétés occidentales, au passé mais il est possible qu’une forme de religiosité « à la carte » pourrait lui succéder, une religiosité sans engagement durable faite d’emprunts pas toujours cohérents, une religiosité qui prendrait appui sur les grands ressorts des sociétés contemporaines : l’individualisme et la consommation (je m’intéresse à moi-même et je passe à un autre objet lorsque le premier est consommé).

Conclusion

Revenons, pour conclure, sur notre question initiale.

Le bouddhisme est une religion. Il porte une vision, une conception de la vie dans le monde réel et d’un monde qu’on peut qualifier de « surnaturel », mais il porte aussi un code moral, une façon de se conduire avec soi-même et les autres comme le font d’autres religions. Le bouddhisme doit aussi être analysé, commenté sous l’angle historique, philosophique, sociologique comme doivent l’être toutes les religions.

La philosophie implique une éthique, mais elle a surtout partie liée avec la liberté et la raison, c’est cela qui lui permet de poser toutes les questions, les plus gênantes, les plus déstabilisantes…Cornélius Castoriadis, l’un des plus grands philosophes contemporains récemment disparu a, dans un recueil de textes intitulé « La montée de l’insignifiance », montré que « la conversion à une religion présuppose un acte de foi – et entraîne l’adhésion à un monde de significations (et de normes, de valeurs,etc.) spécifique et clos ». Il faut insister sur ces deux termes : une religion vise à édifier un monde régi par ses règles (c’est en cela qu’il est spécifique) et fermé sur lui-même, visant à constituer un groupe, une communauté réduite ou élargie ( c’est en cela qu’il est clos). Le propre de la philosophie, depuis son essor dans le monde grec, est de remettre en cause cette « clôture », de « remettre en cause les significations, les institutions, les représentations établies par la tribu », le groupe, les adeptes, les croyants, de trouver des formes de délibérations et de décisions qui s’opposent aux dogmes, aux certitudes assénées et ressassées, qui autorisent la construction d’une société démocratique.