La carlingue, la pègre française pendant l’occupation

carlingueJ’ai choisi de vous parler ce soir d’un phénomène criminel nommé « la carlingue » qui a sévi de 1940 à 1944.
« La carlingue » était le nom donné à une bande de criminels issus de la moyenne et grande délinquance française, et qui a intensément collaboré avec l’occupant allemand durant la seconde guerre mondiale.
L’origine du nom demeure incertaine ; il proviendrait, soit d’un bar d’aviateurs où une partie de la bande se réunissait, soit de « la carre », mise minimale à investir dans certains jeux de cartes et qui peut permettre de gagner de grosses sommes d’argent.

Le fait historique que constitue « la carlingue » présente un triple intérêt.

  • Tout d’abord, il est méconnu d’une grande partie de la population.
  • Ensuite, la bande de « la Carlingue » a acquis des prérogatives et une puissance, à ma connaissance, jamais égalées dans l’histoire de la grande criminalité française.
  • Enfin, parmi d’autres catégories de la population, les francs-maçons ont été visés par les méfaits de cette organisation, tant du fait des richesses de certains frères, que de la politique menée par l’occupant (auquel la bande était subordonnée) et qui se défiait et réprimait ces libres penseurs.

Pour vous exposer ce thème, j’adopterai un plan classique en trois points.
Dans un premier temps, je vais m’attacher à expliquer comment cette organisation atypique a vu le jour. Puis, je présenterai ce qui a véritablement été l’âge d’or de ce mouvement, avant de vous parler de la fin et des conséquences de cette funeste équipée.

I – La naissance de « la carlingue »

Le projet nazi

Dans le cadre de ses velléités d’hégémonie sur l’ensemble de l’Europe, Adolf Hitler avait non seulement prévu de vaincre militairement la France mais aussi, et surtout de piller, ses richesses économiques.
Cet objectif répondait à un besoin de financement des campagnes militaires du IIIème Reich, mais aussi a une réelle volonté de ne plus permettre à la France de s’opposer dans l’avenir à l’Allemagne.
Pour ce faire, l’occupant imposa des réquisitions massives sur les stocks (qui ne pouvaient en aucun cas être considérés comme des prises de guerre), puis des accords gouvernementaux qui déterminaient le quantième d’imposition sur les matières premières et les produits.
L’occupant imposa également un taux de change largement à son avantage (1 Reichmark pour 20 francs) , ce qui lui permettait d’acheter légalement et à bas coût, et paracheva son pillage du pays par les réquisitions humaines sous la forme du service de travail obligatoire (le STO).
Au total, ce sera la somme extravagante de 620 866 000 000 de francs que versera la France à l’occupant allemand entre le 25 juin 1940 et le 5 septembre 1944.
Mais, il faut souligner qu’en temps de guerre, la monnaie fiduciaire ne constitue pas une valeur de confiance car trop soumise aux aléas des circonstances. La population préfère souvent se réfugier dans la possession de l’or, de matières premières ou d’œuvres d’art.
Par conséquent, un marché parallèle, que l’on peut qualifier de « marché brun » (le « marché noir » étant officiellement interdit) se développa.
L’occupant allemand entendant bien spolier également ce type de richesse, mit en place des bureaux d’achat fonctionnant avec des procédures simplifiées qui firent la richesses des spéculateurs .

La nécessité de la participation « indigène »

Pour réaliser cet objectif ambitieux le IIIème Reich ne disposera que de 5000 personnels civils et militaires déployés en France et sera très rapidement dépassé par l’ampleur de la tâche.
La population étant réfugiée dans l’attentisme et les ultras de la collaboration représentant une portion congrue et souvent peu organisée, l’occupant n’eut pas d’autre choix que de se tourner vers la pègre pour trouver de la main d’œuvre fiable.
C’est ainsi que des liens professionnel et parfois personnels se mirent en place entre nazis et truands français.
L’un des personnages les plus emblématiques en la matière fut Henri Chamberlin, alias Henri Lafont.
Né en 1902, Henri Chamberlin est le type même de l’enfant de malheur. Orphelin à 13 ans, il connaît la vie dans la rue puis la petite délinquance et se voit envoyé dans une colonie pénitentiaire jusqu’à sa majorité.
Sa vie se résume en une succession d’entrées et sorties de prison et ce parcours lui permet de développer un carnet d’adresse très fourni dans le milieu de la moyenne et grande délinquance.
Il sera le fondateur de la Carlingue.
Un second personnage sera l’ex-inspecteur de police Pierre Bonny.
Né en 1895, l’individu devient rapidement un policier talentueux et efficace.
Il travaillera sur des affaires retentissantes de l’époque (l’affaire Stavisky par exemple) avant d’être révoqué de la police, avant la seconde guerre mondiale, pour ses liens très étroits avec le milieu parisien. A 38 ans, en avril 1942, il intègre la Carlingue où il deviendra rapidement le second de Lafont.
Un troisième personnage, plus équivoque, sera Joseph Joinovici.
D’origine roumaine et de confession juive, Joseph Joinovici arrive en France en 1923 et connaît dans un premier temps la vie misérable des immigrés.
Mais l’individu est perspicace et rusé et se lance rapidement dans les affaires. Son talent fera de lui l’un des plus gros trafiquants et fournisseur des bureaux d’achat nazis durant toute l’occupation (sa confession juive ne semblant pas avoir constitué un obstacle à sa prospérité).
Il sera en relations constantes avec Lafont mais veillera à ne jamais intégrer l’organisation.

L’opportunisme criminel

Pour mettre en place ce qui allait devenir la Carlingue, Lafont (aussi surnommé monsieur Henri), noua des relations privilégiées avec plusieurs dignitaires allemands, tant dans le parti nazi que dans les services moins idéologiquement connotés tels que l’Abwehr.
Habile dans le domaine relationnel, il couvre de cadeaux en tout genre ses relations professionnelles pour en faire ses obligés.
Comprenant rapidement l’utilité d’un tel personnage, l’occupant lui accorde une marge de manœuvre très conséquente et lui fournit une carte de police allemande, véritable sésame à l’époque.
Lafont, déjà épaulé par des figures du milieu connus durant son parcours criminel, procède alors à un recrutement sélectif dans les prisons françaises après avoir consulté en toute liberté les casiers judiciaires de ses futurs personnels.
Ce phénomène démontre le désarroi dans lequel se trouvait à l’époque l’administration française qui fonctionnait sans directives et sans repères normatifs actualisés.
La puissance du personnage est rapidement connue dans le milieu et attire tous les délinquants qui souhaitent s’enrichir en bénéficiant de la protection de l’occupant nazi.
Plusieurs policiers ou anciens policiers révoqués pour des motifs disciplinaires (la plupart du temps pour des faits de corruption) rejoindront la bande de Lafont attirés par l’appât du gain.
Lafont ne sera pas le seul à seconder les allemands (on estime à 30000 rien qu’en région parisienne le nombres d’auxiliaires délinquants de l’occupant nazi durant la période de l’occupation) mais son organisation dominera toutes les autres par sa puissance et n’hésitera pas à éliminer ses concurrents.
De plus, les activités de ces différents groupes ne se limiteront pas à seconder l’occupant dans le pillage des richesses du pays comme nous allons le voir à présent.

II – L’âge d’or criminel

Des activités lucratives

Les membres de la Carlingue participèrent au pillage officieux de la France en fournissant les bureaux d’achat allemands.
Pour se faire, ils dérobaient souvent sans violence les biens recherchés.
Une de leurs techniques favorites fut celle des faux policiers.
Bénéficiant de cartes de police allemande, les truands de la Carlingue se faisaient passer pour des acheteurs de biens au marché noir et, une fois en présence de la marchandise, exhibaient leur cartes de policiers et la saisissaient.
De plus, ils rançonnaient leurs victimes en les menaçant de les dénoncer à l’occupant nazi comme trafiquants au marché noir.
Enfin, lorsque leurs malheureuses victimes étaient juifs, ils extorquaient toutes leurs richesses puis les livraient aux nazis faisant ainsi d’une pierre deux coups.
Une autre technique consistait à monnayer un libération supposée de personnes arrêtées.
Dans ce cas encore, après avoir dépouillé leurs victimes, ils les faisaient déporter en les accusant de faits de résistance.
Une autre activité, fort lucrative, résidait dans le pillage des appartements des personnes déportées.
A chaque saisie de biens, les membres de la Carlingue revendaient à prix d’or à l’occupant les biens spoliés, et très souvent en conservaient une partie pour eux-mêmes, spoliant à leur tour leur employeur nazi.
Des fortunes colossales se constituaient ainsi en très peu de temps. Un des membres de la bande témoignera être devenu millionnaire en moins de trois mois d’activité.
En outre, le tout Paris du monde de l’économie, du spectacle et de la politique se pressait au n°93 de la rue Lauriston (siège de la Carlingue) pour bénéficier de l’entregent de monsieur Henri, qui monnayait ses services et étayait ainsi sa clientèle.

Une totale impunité

Outre ses missions économiques, les membres de la Carlingue participaient activement à la lutte contre la résistance en utilisant la torture.
Ils accomplirent également des missions secrètes en zone sud (avant son invasion), pour le compte de l’occupant.
Plusieurs réseaux de résistance parisiens furent démantelés par leur action et parfois sans l’appui des forces d’occupation.
Son efficacité fut encore accrue lorsque l’ex-inspecteur de police Bonny intégra la bande.
Expérimenté et méthodique, l’individu organisera le service et constituera des fichiers permettant de rationaliser l’action de lutte contre la résistance.
La bande excellait également dans les contre-parachutages et ne reculait devant aucune méthode pour obtenir le renseignement.
Ainsi, les moyens de torture employés furent les coups, l’électricité et la technique de la baignoire.
Parfois, leur cruauté et leur sauvagerie dépassaient largement celles de la Gestapo.
A titre d’exemple, dans une affaire où des truands de la Carlingue avaient tenté de racketter une vieille dame et son infirmière, les corps des victimes furent dépecées et les chairs jetées séparément des os.
Dans une autre affaire, un des membres de la Carlingue ramena la tête de sa victime à Lafont pour lui prouver la bonne exécution de la mission.
Lors du procès de la bande, plusieurs victimes attestèrent avoir été moins malmenées par la Gestapo que par les membres de la Carlingue.
Les membres de la Carlingue bénéficiaient également de nombreuses dénonciations anonymes, qui leur permettaient de localiser efficacement leurs futures victimes.
Les motivations de la bande en la matière n’étaient en aucun cas idéologiques, mais ces activités de répression lui permettait de bénéficier de l’appui total de l’occupant nazi.
La Carlingue pouvait agir en toute impunité ; les rares policiers français ayant tentés de s’interposer se voyaient emmenés de force au QG de la bande et molestés voire frappés .

L’aventure de la brigade nord africaine

Pour un motif demeuré indéterminé, Lafont décida au début de l’année 1944 de créer les brigades nord africaines (les BNA).
Ces unités avaient pour vocation de lutter contre les réseaux de résistance en province.
Lafont, souhaitait constituer une force de 50000 personnels mais dut se contenter de 300 tirailleurs nord africains, aux compétences plus que limitées et à la probité douteuse.
IL entreprit néanmoins sa campagne de lutte contre les résistants, après avoir été nommé capitaine de la Waffen SS sur dérogation d’Himmler, pendant que Bonny continuait à gérer les affaires parisiennes.
L’encadrement délinquant des BNA (officier et sous-officier) portait l’uniforme allemand alors que la troupe était revêtu d’une tenue noire spécifique.
L’affaire de la BNA tourna rapidement à la catastrophe.
Lafont et les quelques truands qui encadraient les troupes étaient parfaitement ignares en matière de renseignement et de contre-guérilla et n’étaient pas plus versés dans le domaine militaire.
La campagne sera particulièrement ravageuse pour les BNA dans le Limousin où la bande sera étrillée par les maquis locaux, bien implantés et encadrés par des militaires de carrière français.
A titre d’exemple, une escarmouche entre une vingtaine de maquisards et 35 membres des BNA se soldera par 1 résistant abattu contre 29 tués chez les auxiliaires des nazis.
Le débarquement allié en Normandie ayant eu lieu, les BNA se sentirent aux abois set e livrèrent à de multiples exactions contre les populations civiles, exécutant sommairement les jeunes hommes rencontrés en les soupçonnant d’appartenir à la résistance.
Pillage et rapines demeuraient également leurs activités favorites.
Lafont rentrera fin juin 1944 à Paris, laissant le reliquat de ses pseudo troupes en déshérence.
L’aventure de la BNA fut un fiasco complet et la Carlingue n’allait pas tarder à disparaître à son tour.

III – Le déclin programmé

Une fin anticipée

A partir de la fin du mois de juin 1944 la bande de la Carlingue perçoit que les circonstances vont lui devenir défavorables et s’organise en conséquence.
Bonny détruit l’ensemble de ses fichiers et M. Henri fournit des faux papiers et une somme de 50000 francs à chacun de ses personnels.
Il fait également acheter, pour lui et Bonny, deux fermes sous des noms d’emprunt, l’une en Seine et Marne et l’autre dans l’Yonne.
La bande se disperse alors et retourne dans la clandestinité, mode de vie courant pour la grande délinquance.
Malgré ces précautions, Bonny et Lafont seront arrêtés par la police française, le 31 août 1944, dans leur ferme de Bazoches, dans l’Yonne.
Les anciens chefs de la Carlingue ont manifestement été dénoncés par Joseph Joinovici qu’ils avaient fait contacté par le fils de Bonny pour lui proposer de les rejoindre .
Matois et sans scrupule Joinovici vit dans cette manœuvre l’opportunité de démontrer son engagement dans les actions de résistance et ainsi garantir son avenir pendant la libération.
Joinovici avait également pris la précaution de financer, dès sa naissance, le réseau de résistance de la préfecture de police de Paris nommé « honneur de la police », s’assurant ainsi une honorabilité de façade en cas d’échec du projet nazi.
D’autres membres de la Carlingue tentèrent maladroitement de collaborer avec la résistance en communiquant des renseignements éculés ou sans intérêt et leurs mystification furent rapidement établies.
Le trésor supposé de la Carlingue ne sera jamais retrouvé, alimentant ainsi tous les fantasmes et la légende de Lafont dans le milieu.

Un procès en forme de catharsis

Peu après l’arrestation de ses deux dirigeants, une équipe de trois policiers fut désignée pour enquêter sur les activités de la Carlingue.
Les investigations furent stoppées sur directives hiérarchiques après une année seulement, les policiers zélés ayant déjà établis que le tout Paris, encore aux affaires après la Libération, avait entretenu des liens professionnels, voire personnels avec Henri Lafont.
De plus, l’enquête démontrera qu’au moins 1800 personnes avaient participé directement ou indirectement aux activités de la Carlingue.
Face à ce chiffre, la trentaine de membres de la bande jugée en décembre 1944 paraît bien dérisoire.
Huit d’entre eux, dont Bonny et Lafont, furent condamnés à mort et fusillés, le 26 décembre 1944, au fort de Montrouge à Paris.
Le procès et les exécutions eurent lieu alors que les investigations judiciaires étaient encore en cours, il importait manifestement de faire disparaître rapidement ces personnage gênants.
Lafont assumera pleinement ses actions et ne coopéra nullement avec les forces de l’ordre, refusant de se livrer à la moindre dénonciation. Sa légende dans le milieu en sera encore grandie.
Bonny se montra un peu plus coopératif.

Une école du crime

Les très nombreux membres de la Carlingue qui échappèrent à la répression retournèrent à leurs activités criminelles traditionnelles et certains, aguerris et ayant étoffé leur réseau relationnel durant les années d’occupation, devinrent des figures du milieu parisien jusque dans les années 70.
Ainsi, plusieurs membres de la Carlingue, dont Pierre Loutrel , un des lieutenants de Lafont, constituèrent « le gang des tractions avant », célèbre pour ses attaques à main armée audacieuses.
D’autres, dont Auguste Ricord,, composèrent « la bande des corses », qui jouera un rôle essentiel dans le développement du trafic de drogues à l’échelle mondiale.
Cette même bande participera très activement à la mise en place de la « French Connection ».
Enfin, quelques autres membres auraient intégrés le service d’Action Civique naissant et d’autres auraient poursuivi leur collaboration officieuse individuellement avec les services français pour lutter contre une éventuelle insurrection communiste (faits non formellement établis).
La Carlingue avait ainsi permis de renforcer les liens et les réseaux criminels et a largement contribué au renouveau du milieu après la seconde guerre mondiale.

Conclusion

L’histoire de la Carlingue illustre les liens troubles qui ont toujours existé entre pouvoir politique et grande délinquance.
En outre, elle demeure encore en partie inconnue par manque de documentation, mais aussi par manque de coopération de certains services publics qui, aujourd’hui encore, refusent d’ouvrir leurs archives au chercheur.
Enfin, la présentation officielle de l’Occupation occulte systématiquement la Carlingue, donnant ainsi consistance à l’assertion selon laquelle l’histoire officielle a souvent été écrite par ceux qui ont pendu les héros.