Croissance et choix de société

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Flickr/Colectivo Desazkundea

Si il y a un sujet sur lesquels les politiques de tous bords semblent unanimes, c’est bien celui de la croissance. Quelle que ce soit la tendance politique, de droite comme de gauche, cette croissance est présentée comme une composante essentielle et incontournable de la solution à tous les problèmes de la société dans laquelle nous vivons.  Elle permettrait une baisse du chômage, une diminution de la pauvreté, une augmentation du niveau de vie et serait même en mesure de nous apporter le bonheur ! C’est à cette caractéristique miracle pour les uns ou au minimum indispensable pour d’autre que j’ai décidé de m’intéresser.

La croissance est définie par Wikipédia comme « La variation positive de la production de biens et de services marchands dans une économie sur une période donnée, généralement une période longue. En pratique, l’indicateur le plus utilisé pour la mesurer est le produit intérieur brut ou PIB. Celui-ci est mesuré « en volume » ou «à prix constants » pour corriger les effets de l’inflation. Le taux de croissance, lui, est le taux de variation du PIB. On utilise souvent la croissance du PIB par habitant comme indication de l’amélioration de la richesse individuelle, assimilée au niveau de vie. »

Lorsque l’on parle de croissance, il s’agit donc d’un accroissement de l’activité économique dans lequel tous les éléments qui ont contribué à cet accroissement sont considérés avec la même importance, sans aucune hiérarchisation. Cette définition a le mérite de remettre les choses à leur place, puisque au final, elle définit la « croissance » comme un simple élément comptable.

Il est important de noter que la « croissance » telle qu’elle est définie ici n’inclue aucun élément qualitatif. Ainsi par exemple, les investissements dans le domaine de l’éducation ou de la santé, génèrent le même type de croissance, et sont mesurés de la même façon que les investissements réalisés dans… la télé-réalité ! Je défie le meilleur des économistes de réussir à me convaincre que la construction d’une école ou d’un hôpital a la même valeur pour notre société que la production de la dernière saison des «anges de la télé-réalité ». Dans le même ordre d’idée, les nouvelles normes du système européen des comptes préconisent aux états européens d’intégrer la drogue et la prostitution dans les statistiques nationales, en estimant qu’il s’agit de transactions commerciales menées d’un commun accord. Pour l’instant la France n’a pas cédé sur ce point.

Cette définition permet également de mettre en évidence l’engrenage sans fin du « toujours plus » inclus dans le principe des systèmes économiques basés sur la croissance : toujours plus de production, toujours plus de consommation, peu importe le secteur, peu importe ce qui est produit et les conditions dans lesquelles cette production a lieu. L’objectif principal est d’apporter immédiatement du carburant au système économique et financier, sans se préoccuper des conséquences à long terme.

Les limites d’un tel système apparaissent très vite : Une augmentation de la croissance telle qu’elle est définie ici passe nécessairement par une augmentation constante de la consommation, puisque celle-ci est l’élément principal de la croissance. Tous les coups deviennent permis pour y parvenir : Création permanente de nouveaux besoins grâce au marketing et à la publicité, obsolescence programmée au niveau technique avec la conception de produits non réparables qui doivent être renouvelés le plus rapidement possible et qui sont étudiés dès le départ pour ne pas être fiables trop longtemps, ou encore obsolescence commerciale par laquelle toutes les fonctionnalités d’un produit ou d’un service  ne sont jamais intégrées dès les premières versions, mais savamment distillées au fil du temps afin de maintenir l’envie et la nécessité de renouveler le produit en question, même si celui-ci est toujours parfaitement fonctionnel. La production et la consommation de l’inutile et des produits de qualité médiocre est ainsi encouragée en permanence puisqu’elle génère au final plus de croissance qu’un produit de qualité conçu pour durer.

Dans un tel système, lorsque le marché intérieur sature et n’est plus suffisant pour héberger cette course effrénée à la consommation, l’objectif sera alors de trouver ou de créer de nouveaux marchés, par tous les moyens, toujours plus loin si nécessaire, sans évaluer un seul instant le risque de déstabilisation des marchés des pays vers lesquels on exporte ou dans lesquels la production est implantée pour minimiser les coûts.

Cette situation déjà peu rassurante d’un système qui finalement ne choque plus grand monde est largement aggravée par l’appât du gain : A la contrainte de produire toujours plus et n’importe quoi, pour tenter de ensuite de l’écouler n’importe où, vient s’ajouter un objectif permanent de maximisation des profits et par conséquent de réduction coûts.

C’est ainsi que pour diminuer les coûts de production celle-ci est délocalisée a l’autre bout du monde et les conditions de travail peuvent être assimilées à de l’esclavage, maintenu avec la complicité des pays les plus riches. C’est notamment le cas dans les secteurs du textile ou de la fabrication des produits High Tech. L’objectif d’amélioration des conditions de vie des populations locales n’est absolument pas prioritaire, et les salariés sont considérés comme de la matière première qu’il convient d’acquérir au plus bas coût et comme une simple variable d’ajustement puisqu’il est techniquement de plus en plus facile de délocaliser très rapidement une production vers un autre pays du monde jugé plus compétitif. Le secteur des services n’est pas épargné par ce phénomène et de nombreux centres d’appels ou centre de traitement administratifs sont ainsi délocalisés, car il est très facile de les déplacer d’un pays à un autre en quelques clics.

L’objectif réel d’un tel système, même s’il n’est pas toujours ouvertement affiché, est bien celui de la maximisation des profits, et est souvent masqué par des alibis aux allures d’humanisme du type « sans nous ce serait pire » ou encore « malgré tout, les conditions de vie dans ces pays se sont améliorées» en oubliant bien sûr de préciser, qu’en prenant comme point de départ des conditions désastreuses, il est difficile de faire pire.

Les risques écologiques d’un tel système sont facilement perceptibles : Toute production de bien ou de service nécessite de façon directe ou indirecte l’utilisation de matières premières naturelles et celles-ci ne sont pas inépuisables. Bien sûr, certaines d’entre elles peuvent être renouvelables, mais encore faut-il que le rythme de leur utilisation ne soit pas supérieur au rythme de leur renouvellement ce qui est de moins en moins le cas, de plus chaque production génère des déchets plus ou moins toxiques.

Sans pour autant adhérer à certaines thèses écologiques alarmistes, et, au contraire en faisant preuve de confiance et d’optimisme par rapport aux capacités d’innovation de l’homme, rien ne garantit qu’il sera possible de substituer certaines ressources à d’autres et que les progrès de la technologie  permettront de compenser l’épuisement de certaines ressources naturelles, d’autant plus qu’une fois de plus, l’objectif  constant de  maximisation du profit vient contrecarrer toute mesure qui pourrait être prise pour minimiser l’impact de l’activité économique sur l’environnement, dès que celle-ci a le moindre impact positif sur les coûts.

Même s’il était possible de faire abstraction de tous les inconvénients de cette course déraisonnée vers la croissance, il est évident que les bénéfices induits par un tel système ne sont pas équitablement répartis. Les périodes de croissance économique profitent principalement à une minorité qui se contente de redistribuer le strict minimum pour éviter que le système n’implose de lui-même via un effondrement de la demande ou une révolte des salariés.

Le maintien d’une partie de la population mondiale à un important niveau de pauvreté offre un double avantage aux rares bénéficiaires de ce système : non seulement il permet de produire à moindre coût, mais il permet également de limiter les revendications des salariés en ayant à disposition permanente une force de travail moins coûteuse qui peut être rapidement mise en concurrence afin de limiter toute revendication.

Lors des inévitables périodes de moindre croissance ou de récession qui font partie de l’ADN du système capitaliste et financier, l’objectif premier sera de maintenir et même d’accroitre coute que coute les avantages de la minorité à laquelle la croissance profite le plus. C’est typiquement la situation que nous vivons actuellement.

Selon une étude de 2009 de l’observatoire des inégalités (www.inégalites.fr), 22,4 % de la population mondiale vit sous le seuil d’extrême pauvreté dans le monde, c’est-à-dire 1,24 dollar par jour et par personne selon les critères de la Banque Mondiale, et ceci malgré les progrès effectués grâce à la Chine. En se basant sur un seuil à 2 dollars par jour, c’est 43 % de la population de la planète est concernée par la pauvreté ! Oui, vous avez bien entendu : près d’une personne sur deux dans le monde est contrainte de vivre actuellement avec moins de 2 dollars par jour.

En France, pays « développé » près de 9 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté qui est évalué à 964 € pour notre pays, et parmi ceux-ci plus de la moitié vit avec moins de 781 € par mois (Sources « La violence des riches » Michel Pincon et Monique Pincon Charlot).

Parallèlement à cela, dans le monde 85 personnes possèdent autant que 3,5 milliards d’individus.

La croissance sans fin, qui conduit à une économie financiarisée, n’est qu’une illusion qui se révèle particulièrement injuste et qui contribue au risque de plus en plus élevé de déclanchement d’un conflit mondial. Une telle situation est intenable sur le long terme, que ce soit d’un point de vue éthique, d’un point de vue matériel, ou d’un point de vue économique, et ce constat est malheureusement purement factuel et difficilement discutable…

« Il faut faire participer la finance à la réparation des dégâts qu’elle a provoqués. C’est une question d’efficacité. C’est une question de justice. C’est une question de morale. Les marchés financiers sont largement à l’origine des difficultés actuelles » : Ce n’est pas moi qui le dit mais Nicolas Sarkozy le 2 janvier 2012, dans ce dangereux journal gauchiste qu’est le Figaro. Idée confortée quelques semaines plus tard au Bourget par un dangereux révolutionnaire nommé Francois Hollande « Mon adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature, et pourtant il gouverne. Cet adversaire c’est le monde de la finance ». Le président Obama, quant à lui, déclare le 4 décembre 2013 « Nous ne pouvons pas réussir quand un nombre infime d’entre nous se porte bien, cependant qu’un nombre sans cesse croissant peine à finir ses fins de mois ». Pour achever de vous convaincre, je ne reculerai devant aucun sacrifice et n’hésiterai pas à faire appel au pape Francois qui, dans une exhortation en novembre 2013 déclare : « La crise que nous traversons nous fait oublier qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain [….] L’adoration antique du veau d’or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain.[…] Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent ils nient le droit de contrôle des états chargés de veiller à la préservation du bien commun.

Nous sommes donc sauvés puisque Messieurs Sarkozy, Obama, Hollande et même le pape pensent la même chose ! En fait cela prouve simplement que les traditionnels modèles économiques et politiques classiques ne seront d’aucun secours pour tenter d’éviter la catastrophe vers laquelle nous nous dirigeons les yeux fermés : Laisser le marché tout réguler comme le souhaitent les libéraux économiques ou bien tenter de réguler les marchés et augmenter les investissements publics ne changera rien à la situation puisque ces deux politiques ont finalement le même objectif : Maintenir et pérenniser les systèmes économiques et sociaux basés sur un taux de croissance élevé, et une économie financiarisée,  en feignant de croire que ceux-ci ne souffrent que d’une crise temporaire qu’il serait possible de traiter par l’un ou l’autre de ces remèdes. Dans un cas comme dans l’autre cela revient à éviter soigneusement de s’attaquer à la cause racine. Une telle unanimité dans les paroles des grands de ce monde pourrait être saluée si elle était suivie d’une réelle volonté dans les actes et les décisions de véritablement changer le monde, mais ce n’est évidemment pas le cas, et constitue à mon sens une des explications de la montée en puissance de parti extrémiste comme le front national dans notre pays.

Il est donc de notre devoir d’imaginer un système radicalement différent.

Avant tout, il faut être conscient du fait qu’il est facile, voire confortable de préconiser une réorientation de la croissance ou plus exactement de parler de croissance différente et responsable et de se poser en donneur de leçon lorsque l’on a la chance de vivre dans un des pays riches qui n’ont eu quasiment aucune contrainte pour atteindre leur niveau de développement actuel, par rapport à des pays dont la préoccupation immédiate de la population est tout simplement de survivre, mais il faut bien commencer quelque part, donner l’exemple et démontrer que d’autres approches sont possibles.

Bien entendu, il n’existe pas de solution miracle capable de régler ce problème mondial d’un simple coup de baguette magique, mais la première transformation à effectuer est idéologique : Il est faut une fois pour toute rompre avec l’idée que croissance est synonyme d’amélioration du bien-être de l’Humanité, alors qu’elle n’est, dans le meilleur des cas, qu’un de ses composants, et encore pour une minorité de la population. Il est indispensable d’inverser le système de pensée en admettant que ce n’est pas la croissance qui apportera plus de bien être à l’Humanité, mais au contraire, la recherche permanente de l’amélioration des conditions de vie de l’Humanité qui  pourra générer une certaine forme de croissance qu’il conviendra ensuite d’utiliser de façon équitable, ce qui ne pourra se faire sans une meilleure répartition des richesses.

Une réflexion de ce type ne peut s’envisager qu’à long terme. Il est indispensable de mettre fin à la vision à court terme généralisée actuelle qui consiste à limiter toute perspective économique et sociale à la durée d’un mandat politique. Il sera absolument impossible de relever les défis qui nous attendent si nous sommes incapables de construire et partager une vision à long terme, avec l’adhésion de la majorité des citoyens sur les objectifs recherchés, la manière de les atteindre, les moyens pour y arriver, le calendrier, et en définissant les rôles et responsabilités des différents acteurs.

Cette démarche doit s’effectuer non seulement avec l’adhésion des citoyens, mais sous leur contrôle, en définissant ainsi le retour vers une véritable planification économique et sociale. Une telle démarche est indépendante du type de régime politique et représente le seul moyen de mener des projets à long terme (10, 20, 30 ans ou plus) en en mesurant dès le départ l’ensemble des conséquences. Cette planification devrait être impérative, et non pas simplement indicative, en mettant en place différents jalons qui permettront de mesurer les résultats et d’ajuster les décisions politiques en fonction de ces vérifications.

Une piste à explorer pour modifier notre dépendance actuelle au niveau de croissance, est celle de la recherche et de la science. Les progrès accomplis au cours du siècle passé ont été considérables et ont apporté une réelle amélioration de la condition humaine. L’Humanité possède une capacité d’innovation telle qu’il nous est souvent impossible d’imaginer aujourd’hui l’ensemble des progrès dont nous bénéficierons d’ici une cinquantaine d’année. Le savoir humain, est multiplié par deux tous les dix ans ce qui induit obligatoirement des possibilités de mieux vivre, mais comme le disait une ancienne publicité de la SNCF « le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». Le domaine de la recherche doit devenir la priorité absolue dans tous les domaines et être impérativement dé-corrélé des contraintes des marchés financiers et commerciaux afin d’éviter que ces recherches ne soient systématiquement orientées vers les domaines les plus rapidement rentables financièrement. Les conditions dans lesquelles ces découvertes scientifiques sont ensuite commercialisées, brevetées, et exploitées devraient également être régulées, avec l’objectif de garantir en permanence l’intérêt collectif, et certaines d’entre elles devraient même appartenir au patrimoine de l’Humanité.

Il est également possible de produire et consommer mieux dans tous les secteurs. Il n’est pas admissible de produire des biens qui sont au final nuisibles pour l’Homme et son environnement dans le simple objectif de maximiser les profits, et par la suite de laisser supporter toutes les conséquences, c’est-à-dire le coût du chômage, de la santé, des remises en état des friches industrielles et des sites pollués, etc… à la collectivité.  Une fiscalité adaptée peut permettre d’inclure directement ces coûts dans ceux de tout produit ne respectant pas des conditions éthiques de production, et de respect de l’environnement. Ce type de mesure aurait pour effet immédiat de rendre plus compétitif les productions de proximité respectueuse de l’être humain et de l’environnement.

Toute production génère des déchets plus ou moins toxiques, et il est indispensable de d’imposer le recyclage de tous ces déchets sur place, afin d’éviter que ce soient les régions ou les pays ou les plus défavorisés qui faute d’alternative servent de poubelle aux régions ou au pays les plus riches.

L’Elevage et l’agriculture sont des secteurs qui pourraient être considérés comme pilote de ce changement de mentalité : Il n’est pas normal de continuer à encourager une agriculture et un élevage productivistes qui utilisent à outrance les pesticides et les antibiotiques en faisant prendre des risques sanitaires de plus en plus important à la population, comme par exemple la résistance de plus en plus importante aux antibiotiques, par soucis de rentabilité, alors que nous avons les moyens de produire sainement, raisonnablement, et ceci sans même parler d’agriculture ou d’élevage biologique. Les experts estiment que l’agriculture et l’élevage biologique nécessitent environ 30 % de main d’œuvre en plus pour produire les mêmes quantités que ce que nous produisons actuellement. Employer 30 % de main d’œuvre en plus dans un secteur d’activité n’a rien de choquant dans une société qui connait un tel taux de chômage, d’autant plus que ce surcoût pourrait être partiellement compensé par le montant des indemnités chômage qui n’auraient plus à être versées et par une baisse très probable des dépenses de santé. L’agriculture industrielle permet de mettre sur le marché des produits à bas coûts mais laisse à la collectivité le soin de financer le retrait des algues vertes en Bretagne ou encore le traitement de l’eau du robinet pour la rendre potable, sans parler des conséquences de l’utilisation intensive des pesticides sur la santé de la population. Pourquoi serait-il impossible de réorienter les subventions actuelles non plus en fonction des surfaces cultivées, mais en fonction de la qualité des productions ?

Le sujet de l’Energie est également fondamental dans le cadre de cette réflexion. Selon les Nations Unies, il va falloir diviser par 5 d’ici à 2050 les émissions de gaz à effet de serre des pays développé.  Cet objectif semble tout à fait réalisable en réduisant de façon importante les transports automobiles et aériens, le commerce international sur de longue distance, l’usage du charbon et en réformant certaines industries. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de telles actions ne sont pas pour autant synonyme de réduction de notre bien-être : Ne pas gaspiller l’énergie, isoler les constructions actuelles en commençant par celle des plus modestes pour réduire leur facture énergétique,  construire des bâtiments moins énergivores, utiliser réellement les technologies qui sont à notre disposition pour éviter les déplacements professionnels inutiles (vidéo conférence, télé-travail), repenser enfin l’aménagement du territoire, raccourcir la durée des déplacements domicile-travail, ne réduit en rien notre confort, et notre bien-être, bien au contraire ! En quoi gaspiller des heures entières dans les transports dans les grandes métropoles comme c’est le cas actuellement est-il admissible ou productif alors qu’il serait facile de les limiter en favorisant et en maitrisant les lieux d’implantation des sociétés par rapport aux lieux de vie et d’habitation des salariés ? Est-il normal qu’une grande entreprise ait la liberté de s’implanter sans aucune contrainte géographique en laissant ensuite à la charge de la collectivité le coût des infrastructures qui seront nécessaire à son activité ?  Ce type de comportement est d’ailleurs parfois encouragé par les municipalités elles-mêmes qui ne voient que les revenus apportés par de telles implantations sans se soucier des conséquences en matière de qualité de vie et de saturation des équipements existants de leur commune ou des communes voisines.

Malgré toutes les mesures d’économie et de rationalisation de l’utilisation de l’énergie qui pourraient être prises assez facilement, l’augmentation de l’espérance et des conditions de vie au niveau mondiale passe nécessairement par une consommation plus importante d’énergie, non pas parce que la consommation doit nécessairement continuer à exploser dans les pays riches, mais essentiellement parce que les pays les plus pauvres doivent avoir accès eux aussi à un certain niveau de consommation d’énergie à un coût acceptable et peu polluant. La population mondiale actuelle est d’environ 7 milliards d’individus et est évaluée à près de 10 milliards en 2050, c’est-à-dire dans moins de 40 ans. Dans un délai aussi court, les moyens d’augmenter la production énergétique au niveau mondial sont très limités,  même en évitant les gaspillages et en favorisant les énergies renouvelables qui si elles parviennent à  se développer mettront du temps pour atteindre un niveau de production réellement significatif. Nous nous retrouverons donc devant un dilemme : Soit accepter le trio « Gaz-Charbon-Pétrole » qui arrive en fin de vie avec les conséquences écologique que l’on connait que nous connaissons, ou bien accepter une certaine utilisation du nucléaire avec tous les risques que cela comporte, tout en favorisant en parallèle le développement des énergies renouvelables.

Admettre l’utilisation de l’énergie nucléaire ne signifie pas qu’il faut le considérer comme la seule solution énergétique d’avenir, et ainsi négliger toutes les autres pistes qui permettraient d’utiliser, de découvrir de nouvelles sources d’énergie moins dangereuses, mais qu’il est indispensable de gérer au mieux l’énergie nucléaire, en intégrant objectivement le risque qu’elle représente, et ne pas écarter l’hypothèse que ne nucléaire puisse être un mode de production temporaire, mais qui reste nécessaire le temps découvrir ou d’implanter d’autres modes de production.

Accepter un tel risque passe par l’obligation de constituer dès le départ des provisions pour le démantèlement des centrales en fin de vie, l’intégration des coûts de stockage des déchets dans le prix du kilowatt produit, et par l’interdiction pure et simple de la sous-traitance ou encore la création d’une autorité internationale indépendante chargée de la sécurité et ayant le pouvoir d’arrêter une centrale. Il ne s’agit pas de prétendre que le nucléaire est la seule solution aux problèmes de production énergétique, mais plutôt de considérer ce secteur sans tabou, au même titre que les autres modes de production.

Dans ce secteur, il est plus raisonnable d’accompagner les autres pays à se doter d’un nucléaire civil sous contrôle, aussi sûr que le permettent les connaissances actuelles, dans le cadre d’une coopération internationale plutôt que de laisser faire n’importe quoi dans des conditions de sécurité dangereuses pour l’ensemble de la planète.

Une telle démarche exclue le fait de laisser la production de l’énergie entre les mains de sociétés privées dont l’objectif principal sera toujours de faire plus de profit, quitte à mettre la sécurité au second plan si cela est plus rentable, et à investir uniquement dans les technologies immédiatement disponibles. A noter au passage que ceci est valable pour l’ensemble des énergies et pas uniquement pour le nucléaire. Ainsi par exemple, sous pression des écologistes, l’Allemagne a finalement pris la décision d’abandonner le nucléaire. Il s’avère en fait que cet abandon est en grande partie dû au fait que les investisseurs privés ont préféré favoriser des secteurs de production d’énergie qui apportent un retour sur investissement bien plus rapide que le nucléaire. Cette décision que l’on pourrait être tenté de saluer d’un point de vue écologique masque en fait un montage financier plus avantageux à court terme pour certains et très discutable d’un point de vue écologique.

Dans tous les secteurs, réimplanter des systèmes de production de proximité est également un moyen de provoquer un changement de modèle de société : Consommer un service, ou un produit fabriqué à proximité n’apporte pas plus ou moins de bien être immédiat que de consommer la même marchandise produite à l’autre bout du monde, mais permet de contribuer à un meilleur aménagement du territoire, de maintenir un certain niveau d’emploi, d’éviter tous les transports inutiles. Dans le secteur de la sécurité, de l’aéronautique, de la défense, de nombreux pays imposent contractuellement que les usines de productions des produits achetés soient implantées localement. Pourquoi ce qui est possible et parfaitement admis par tous dans ces secteurs dits « sensibles » ne le serait-il pas pour tous les autres secteurs de l’économie ?

Selon l’aveu même de madame Merkel, la démocratie est sensée s’exercer dans les limites des lois du marché. Le citoyen est ainsi infantilisé et réduit à son rôle de consommateur dans un système économique dont la devise pourrait être « consomme et tais toi ». Puisque dans un tel système l’acte d’achat finit par avoir autant de pouvoir qu’un bulletin de vote, il est possible de retourner ce système en mettant  en cohérence ses actes d’achats avec son idéal de société : Le citoyen-consommateur à partir du moment où il est suffisamment éduqué et informé, a finalement le pouvoir d’influencer très largement ce système économique : Comment est-il possible de souhaiter un monde plus juste en continuant à acheter des produits sans se préoccuper du lieu et des conditions de production ? N’est-il paradoxal de voir certains militants s’engager pour plus de justice sociale et de les retrouver quelques heures plus tard  poussant leurs caddies dans des enseignes de Hard Discount dans lesquelles les conditions de travail sont absolument lamentables ?  Le meilleur moyen de s’opposer au travail dominical est certes de militer et de diffuser une large information sur ses conséquences, mais également de refuser de faire ses courses le dimanche. De la même manière, le moyen le plus efficace pour inciter à la relocalisation les productions agricoles est tout simplement de lire les étiquettes et de n’acheter que des productions de saisons et de proximité. L’exemple de ce type sont nombreux et sous réserve qu’il soit réellement éduqué pour s’informer, le consommateur procède un réel  pourvoir.

Impossible de ne pas évoquer le problème du chômage. Le taux de chômage est présenté comme une des conséquences directe de la faible importance du taux de croissance. Le fait de devoir fournir des emplois à une population sans cesse plus nombreuse justifierait le fait de devoir favoriser la croissance à tout prix. Ce raisonnement est inattaquable si l’on continue à vouloir reproduire le même modèle productiviste appliqué depuis les trente (soit disant) glorieuses, mais au final, ce système est au contraire destructeur d’emploi. En effet, grâce au progrès technologiques et aux gains de productivité, il est produit en 1 heure 20 fois plus de bien qu’il y a un siècle et cette tendance n’est pas prête de s’inverser.  Il faut, et il faudra de moins en moins de temps pour produire un bien, et de moins en moins de personnes sont nécessaires pour le faire. Il est donc temps de se poser réellement la question de la répartition des gains de productivité :  Puisqu’il est possible, dans tous les secteurs sans aucune exception d’être plus efficace, de produire mieux, plus rapidement, plus facilement, pourquoi serait-il impossible de mieux répartir  le travail en permettant à un plus grand nombre de salarié de travailler moins longtemps, en réduisant le temps de travail plutôt que de viser uniquement l’augmentation constante des profits pour une minorité ? L’objectif devrait être de réduire progressivement le temps de travail dans l’ensemble des secteurs d’activité afin mieux répartir le travail. Le financement d’un tel objectif pourrait être assuré par les gains de productivité, par une répartition plus équitable des profits et par la diminution du coût du financement des indemnités chômage qui en suivrait mécaniquement. Plus que la question du chômage, c’est une fois de plus la question de partage et de répartition qui se pose.

La création d’un nouveau système économique « post croissance » est à l’évidence incompatible avec le système capitaliste financier actuel qui nous condamne structurellement à aller de crises en crise, voire de crises en guerres. Il devient donc indispensable d’envisager un système différent dans lequel la croissance ne sera plus érigée comme un dogme.

L’heure n’est plus à s’interroger uniquement sur l’importance et la répartition des parts du gâteau mais de s’interroger sur la nature même de ce gâteau. Les principaux obstacles qui perdurent pour l’Humanité ne sont pas des problèmes de disponibilité des ressources car l’accroissement des savoirs et des richesses peut permettre à l’ensemble de l’Humanité de mieux vivre, mais l’essentiel des difficultés restent liés à des problèmes de partage et d’accès : accès à l’eau, accès à la nourriture, accès à la culture, accès aux transports…etc… Les accès à l’éducation et au savoir, sont fondamentaux car ce sont eux qui permettent à l’ensemble de l’Humanité de prendre conscience des possibilités de changement.

Un tel bouleversement est très difficile et surtout beaucoup plus risqué à mettre en place qu’il n’y parait puisque c’est la minorité qui tire profit de ce système qui détient actuellement l’essentiel du pouvoir, des moyens financiers. Cette minorité ne se laissera pas facilement déposséder du moindre de ses avantages. Elle dispose de moyens considérables et est parfaitement  capable de renverser des économies entières. De plus cette minorité contrôle l’essentiel des moyens de communication, ce qui permet de diffuser très largement la thèse selon laquelle il n’y a aucune alternative possible au système économique libéral et financier actuel. Cette même minorité a su orienter la construction de l’Europe et transformer progressivement une grande idée, un grand projet en un vulgaire accord commercial et financier qui exclue toute harmonisation sociale et réduit le rôle de la démocratie.

Faut-il pour autant céder au pessimisme et en arriver à la conclusion que rien ne changera jamais ? Je ne le pense pas : Rien qu’en France, Il existe plus de 1,3 millions d’associations actives et près d’un français sur 2 des plus de 18 ans est membre d’au moins une association, soit 23 millions de personnes (sources). Toutes ces activités bénévoles ne sont pas comptabilisables dans les indicateurs de croissance actuels alors que l’existence et l’activité de ces associations est vitale dans de nombreux secteurs et territoires, qui sont progressivement abandonné par l’état sous prétexte de rentabilité insuffisante. Ces chiffres prouvent que les citoyens sont largement prêt à s’investir et à s’engager lorsque les actions sont justes et ont des répercutions quasi-immédiates sur leur quotidien. Ces mêmes chiffres devraient interpeler nos partis politiques qui regrettent d’avoir du mal à mobiliser leurs sympathisants.

Quelques chiffres pour ceux qui peuvent peut être encore penser que nous n’avons pas de marge de manœuvre pour véritablement changer la vie :

  • Evasion fiscale dans le monde : environ 26 000 milliards d’euros, soit environ 10 fois le PIB de la France (James Henry, ancien économiste en chef pour le cabinet MCKinsey, le Monde.fr 23/07/12)
  • En 2013, les grandes entreprises ont reversés 82% de leur résultat net à leurs actionnaires (Le Figaro du 9 Avril 2014)
  • Si elle était mise en place, une taxe Tobin ou équivalent rapporterait environ  60 Milliard d’euros par an uniquement à l’échelle européenne
  • 147 sociétés financières sont au cœur de l’économie mondiale et représentent 67 000 milliards de dollars selon une revue scientifique américaine (PlosOne)

N’ont été évoqués ici que quelques éléments de réflexions, qui ne sont envisageables qu’en ayant pour objectif principal la réduction des inégalités sociales non seulement à l’échelle de notre pays mais également à un niveau mondial afin de résoudre les crises économiques, énergétiques, écologiques et sociales qui se présentent à nous. Il est impossible ne pas relever ce défi, et particulièrement pour nous Francs Maçon à moins d’accepter l’idée que certains êtres humains ne méritent pas d’accéder à un mode de vie digne !

Certes tout ceci peut sembler utopique, mais aucun grand projet n’a jamais réussi sans une part d’utopie. N’était-il pas utopique à l’époque, dans notre pays d’imaginer un plan complet de sécurité sociale, une retraite pour tous, une instruction égalitaire, et pourtant…

Je terminerai par une citation de Marc Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ! »