Pierre Desproges : l’art de la provocation

Pour rendre ce travail plus vivant, faisons parler un mort. Rentrons tout de suite dans le vif du sujet.

Chacun a compris pourquoi j’ai choisi le titre de la provocation pour caractériser Pierre Desproges. Vous allez entendre aujourd’hui des extraits qui sont des purs moments de méchanceté et qui abordent des thèmes qui ne pourraient certainement pas être évoqués aujourd’hui, ou en tout cas pas dans ces termes. Mais au-delà du fond du propos, la provocation de Desproges s’appuie sur un talent unique : le maniement de la langue française. La où beaucoup d’humoristes d’aujourd’hui (et même de l’époque) se contentent de balancer des insultes ou d’exhiber des parties de leur anatomie dont nous aurions préféré qu’elles restent intimes, Desproges développe un style qui lui est particulier, on pourrait dire un style littéraire, fondé sur une incomparable maîtrise de la langue française : des phrases parfois interminables, des mots que plus personne n’utilise (genre outrecuidance ou primesautier), et un plaisir manifeste à conclure des propos érudits portés par une syntaxe complexe par une chute décalée ou un jeu de mot salace. C’est ça l’esprit de Desproges. Exemple avec ces extraits dans lesquels il évoque Gérard Vié, cuisinier de génération en génération, puis les académiciens.

Bien entendu, il s’agit d’une vision personnelle et partielle de son œuvre foisonnante, qui m’a conduit à faire des coupes sombres dans sa production impressionnante. J’ai donc choisi de me concentrer sur ses réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, qui sont pour moi un concentré de ce que Desproges sait faire de mieux. Pour ceux qui l’ignorent, il s’agissait d’un talk show parodiant un procès, dans lequel l’invité est mis en accusation. Louis Régo jouait le rôle de l’avocat et Deproges le rôle du procureur délivrant, en fin d’audience, ses réquisitoires meurtriers. J’ai d’abord choisi ces réquisitoires parce que l’on s’aperçoit que ses textes de scène et même ses livres reprennent en grande partie les textes qu’il a écrits pour cette émission, ce qui fait de lui un pionnier en matière de recyclage, bien avant EELV. Ensuite parce que le talent littéraire et la férocité de Desproges s’expriment alors de la façon la plus spectaculaire, face à la personne concernée, en comparaison de la minute de M. Cyclopède, beaucoup plus décalée, ou des chroniques de la haine ordinaire, mieux écrites et plus profondes mais moins incisives.

Commençons alors avec la religion. L’histoire avait pourtant bien commencé. Pierre Desproges naît le 9 mai 1939 dans une famille d’enseignants. Enfant de chœur, puis scout, il communie à la Madeleine. Mais la religion est avant tout une institution qu’il aime brocarder comme il se doit. Il dit parfois que c’est parmi les catholiques qu’il a rencontré les gens qui acceptent le moins son goût de la provocation. Alors il s’en donne à cœur joie jusqu’à écrire à Dieu en 1986 une lettre de rupture. Il se paie également les discours moralisateurs relayés par les Églises, mais aussi les média à une époque ou le charity business apparaît au grand jour.

 

Son parcours professionnel tourne quasi exclusivement autour du journalisme, malgré quelques tentatives plus ou moins réussies dans le monde du music hall avec la création d’un café théâtre, ou dans celui de l’entreprise en se spécialisant dans la vente de fausses poutres en polystyrène. Il se fait embaucher pour la première fois au journal l’Aurore en août 1967 et prend en charge la rubrique des faits divers. À l’époque, il se comporte en adolescent attardé, ne fait rien de la journée, si ce n’est jouer de la guitare au bureau : il se fait renvoyer dès l’automne. Il est de nouveau embauché à l’Aurore deux ans plus tard, pour tenir la même rubrique. Chargé de rédiger un article sur l’arrestation de Mesrine le 27 septembre 1969, il va beaucoup trop loin dans la provocation aux yeux du malfrat qui lui envoie plusieurs lettres de menaces « J’ai vu beaucoup de clowns qui, s’amusant à mes dépens, ont fait leur dernier jour de piste ».

A la suite d’un changement de Direction, il se voit confier la rubrique intitulée « Bref », qui se veut un commentaire d’un fait d’actualité en une ou deux phrases. Il y rôde ce qui fera ensuite toute sa réussite : raccourcis cinglants, sens de la synthèse et de la chute, et bien sûr goût de la provocation qui vaut à la rédaction une très grande quantité de lettres de protestation. Il doit alors son salut à Françoise Sagan qui déclare dans une interview n’acheter l’Aurore que pour la chronique de Desproges.

Malgré ce parcours dans un journal politiquement marqué à droite, il ne fait pas de ses convictions politiques un prétexte à l’écriture de ses sketches. Il affiche rarement la moindre conscience politique, au contraire de Coluche ou de Bedos à la même époque, et se joue régulièrement du cliché selon lequel l’artiste est engagé, et forcément engagé à gauche. Il explique dans l’extrait suivant pourquoi il est un artiste dégagé.

Si la politique est peu présente dans ses sketchs, il se penche sur les faits de société, en particulier pour relever certains traits insupportables, comme le jeunisme et surtout le règne du politiquement correct.

C’est sans doute contre les communistes qu’il réserve ses propos les plus acides. Écoutez ce qu’il dit par exemple quelques semaines après la mort d’Aragon.

Pierre Desproges était-il de droite ? Sans doute mais là n’est pas l’essentiel. Il est vrai que dans les sketches des flagrants délires, la gauche est particulièrement attaquée. Mais il ne faut pas oublier que l’émission se déroule entre 1981 et 1983, et que pour un provocateur professionnel, il y a sans doute plus de plaisanteries à faire sur le nouveau pouvoir en place que sur l’ancien sur lequel tout a déjà été dit depuis et pendant plus de 30 ans. Reste qu’il déclare dans une émission de télévision « il y a deux choses que je hais autant, c’est la droite et la gauche. Je ne suis de très loin ni de l’une ni de l’autre. En revanche, il y a quand même chez moi une attitude d’individualisme, de goût de la solitude, qui n’est pas de gauche ».

Sur la politique, plus que de la neutralité, ce qui ressort est un refus de tout engagement, qui est un refus viscéral de tout enfermement idéologique. Ce refus de l’enfermement est une constante chez Desproges, sur le plan artistique comme professionnel. Il claque systématiquement la porte au moment où ses projets professionnels fonctionnent bien : c’est vrai avec Jacques Martin pour « le petit rapporteur » au bout de 14 mois alors que l’émission est à son Zenith avec plus de 10 millions de téléspectateurs chaque semaine. C’est vrai cinq ans plus tard avec Claude Villers, président du tribunal des flagrants délires, après une saison et demi. À lire sa biographie, tout se passe comme si à chaque étape de sa carrière la peur de s’enfermer dans une situation confortable, de s’embourgeoiser en quelque sorte, prend systématiquement le dessus.

Sans vouloir faire de la psychologie de bazar, je rappellerai que le père de Desproges, qui était enseignant, à été régulièrement muté en Afrique ou en Indochine. Durant certaines de ces périodes, à l’âge de l’école primaire, il se retrouve en pension dans le Limousin et garde de cette expérience le souvenir d’un premier service militaire dans un environnement qui ressemble plus à une caserne qu’à une école. Les biographe de Desproges insistent tous sur le lien entre cette période de pension, puis les années passées à Paris seul avec sa sœur alors que leurs parents sont à l’étranger, et sa peur panique, sa révulsion pour tout ce qui peut s’apparenter à de l’embrigadement, pour les gens sûrs de leurs convictions. Écoutez notamment ce qu’il dit au dessinateur Siné.

S’il redoute les convictions en général, il se montre totalement intolérant à l’égard des puissants qui usent ou abusent de leur situation pour s’ériger, avec condescendance, en donneur de leçons, en porte parole des « bien pensants ».

Dans le monde des arts comme dans le monde du journalisme.a la fin de l’extrait, il brocarde un journaliste people, qui écrit dans le journal le Meilleur, et qui s’est offusqué de la manière dont un autre journaliste, M. Langlois, à fait part de la mort de Grâce Kelly :

Dans le monde du journalisme, avec M. Ayache, Directeur d’un journal people.

Je voudrais maintenant aborder rapidement le rapport de Desproges aux femmes. L’humoriste était incontestablement un séducteur, et de manière générale souvent entouré de femmes : sa sœur durant les années de lycée, puis sa femme et ses deux filles. La rencontre avec sa femme à l’été 1968 constitue d’ailleurs un véritable tournant puisque c’est elle qui le met au travail et lui fait quitter définitivement sa vie d’adolescent. À chaque étape, c’est elle qui le pousse à accepter les propositions : émission de télévision, livres, scènes, elle est au cœur de tous ses projets. Cela n’empêche pas l’humoriste de se faire régulièrement le chantre de la misogynie :

Mais faire de Desproges un macho serait sans doute un contresens. Il aime camper, pour mieux le tourner en ridicule, le franchouillard moyen. Et surtout, il n’est misogyne que parce qu’il est misanthrope, la preuve.

Cette détestation des autres n’est probablement qu’une forme d’égoïsme exacerbé. Car il faut se rendre à l’évidence : Pierre Desproges devait être assez difficile à supporter pour son entourage. Manifestement égoïste, mais aussi perfectionniste, il devait à tout moment attirer l’attention de tous, sans supporter que quelqu’un lui fasse de l’ombre. Son manque de confiance en lui venait encore ajouter à son caractère parfois irascible. Ainsi, sur le tournage de M. Cyclopède, de peur de ne pas être à la hauteur, il se focalisait sur un objet, un verre ou une table mal placée qui pouvait lui faire piquer des colères mémorables contre quiconque passait à côté. L’une des personnes qui le côtoyait à cette époque développe justement une analyse intéressante à cet égard en considérant que les artistes sont forcément des gens déséquilibrés : la partie positive du déséquilibre est le génie, et la partie négative est le mauvais caractère.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que Desproges fait tout, toute sa vie, pour rester dans une forme d’enfance. Liberté, refus de tout ce qui ressemble à une entrave, goût de la provocation pour tester les limites et sans avoir conscience du mal qu’il peut faire, tels sont les traits principaux de son comportement. Le fait est qu’il a su trouver un métier dans lequel tous ces traits de caractère sont valorisés et encouragés puisqu’ils nous font rire. Alors rien d’étonnant à ce qu’il en rajoute, en allant le plus loin possible, y compris sur le racisme et l’antisémitisme :

Quitte à ce qu’il n’y ait aucune limite, les réquisitoires méritent parfois pleinement leur nom et laissent place à une véritable hargne, à l’expression d’une grande méchanceté, une méchanceté décomplexée comme on dirait aujourd’hui. Je me suis donc amusé à regrouper les passages qui sont pour moi les plus rudes pour les invités. Ils concernent des invités parfois prestigieux et dont il faut se rappeler qu’ils sont en face de Desproges quand celui-ci parle.

Commençons par PPDA au sommet de sa gloire et qui s’essaie à l’écriture (à l’époque personne n’allait vérifier s’il s’agissait d’un plagiat), dans un style au romantisme affirmé.

Vient ensuite Jacques Séguéla, dont on peut s’apercevoir que lui non plus, il n’a pas changé

Un cran supplémentaire est franchi avec le chanteur Georges Guetary, à qui il explique comment on fabrique des yaourts en Sologne.

Le comble est atteint avec le metteur en scène de théâtre Roger Coggio. C’est l’occasion pour Desproges de dire tout le mal qu’il pense de l’élite de la culture.

Cet extrait ne manque pas de saveur quand on sait que Desproges n’appréciait en littérature que les auteurs morts et que selon lui le nouveau roman s’arrête à Maupassant.

Nous avons passé en revue la plupart des tabous que Desproges a su tourner en dérision par goût de la provocation. Il en reste un qu’il aborde avec une certaine délectation, c’est le tabou suprême : la mort et son corollaire la maladie.

Desproges ne montre pas plus de retenue avec la maladie et la mort qu’il peut le faire avec les autres sujets abordés.

Mais il est un thème qu’il ressasse en permanence, c’est le cancer. Je n’ai pas réussi à compter le nombre d’allusions à cette maladie qu’il prononce dans ses réquisitoires mais cela confine à l’obsession. « Noël au scanner Pâques au cimetière » lance-t-il dans son second et dernier spectacle. De même dans cet extrait :

Il faut certainement voir dans cette propension à évoquer la maladie en permanence une façon de la conjurer. À ce titre, la maladie et la mort de Desproges méritent d’être racontées tant elles ne manquent pas d’ironie. Le jour de sa mort, le 18 avril 1988, une dépêche envoyée à l’AFP annonce : « Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant, non ? ». Beaucoup y voient, ultime provocation, le dernier pied de nez d’un humoriste qui a pourfendu la maladie verbalement avant de l’affronter physiquement. La vérité est toute autre mais reste particulièrement émouvante. À l’été 1987, les médecins lui diagnostiquent un cancer du poumon qui doit être opéré. Au moment de l’intervention en octobre, le chirurgien, constatant l’étendue de la maladie, décide de ne retirer aucune partie de l’organe, considérant qu’il n’y a rien à faire. Mais ses médecins, qui évaluent son espérance de vie à 6 mois, et sa femme décident alors de ne rien lui dire de la gravité de la maladie. La tournée prévue est annulée pour cause de convalescence et le jour de sa sortie de l’hôpital, Desproges invite son producteur à dîner : au menu du crabe. En janvier 1988, la tournée reprend, la dégradation de son état physique, attribuée à une reprise d’activité trop précoce, est accompagnée par des piqûres de morphine permanentes. Son dernier spectacle à lieu le 26 mars. Sa femme le convainc alors de se faire hospitaliser, officiellement pour se reposer, en suivant une cure de sommeil, seul moyen de se remettre pleinement de sa précédente opération. Hospitalisé le 31 mars, bourré de médicaments, il n’a plus que quelques moments de lucidité et meurt deux semaines plus tard, sans avoir jamais perçu l’ampleur de sa maladie, ou en tout cas n’avoir jamais voulu savoir. C’est donc sa femme et un ancien collègue qui transmettent la dépêche à l’AFP. Hélène Desproges avait pensé à une autre dépêche « Pierre Desproges est mort d’un cancer sans l’aide du Professeur Schwartzenberg », mais l’idée est vite abandonnée du fait des risques de contentieux.

Desproges n’a pas été rattrapé par le cancer puisqu’il n’a jamais vraiment su qu’il était malade. Cette vision est sans doute un peu trop romanesque pour correspondre pleinement à la réalité. Sans doute à-t-il compris sans pour autant en parler. Toujours est-il que cette version correspond bien au personnage. Quelqu’un pour qui la liberté devait rester totale, quelqu’un pour qui la position du malade était au moins aussi insupportable vis à vis de la maladie que vis à vis du médecin.

Pour conclure, je souhaiterais aborder deux questions. En premier lieu il est de bon ton d’aborder à la fin d’une planche les éventuelles relations entre le sujet et la franc maçonnerie. Quelle que soit la manière dont j’aborde la question, j’aboutis à la même conclusion : je pense que Pierre Desproges devait détester tout ce que nous représentons : des réunions en groupes, alors que pour lui au delà de 4 on est une bande de cons, des valeurs affirmées, un engagement pour des causes humanistes, et une certaine tendance à donner des leçons au monde entier. Peut être aurait-il pu admettre, éventuellement, la profonde liberté qui règne dans les Loges durant les Tenues. Mais je ne suis pas sûr qu’il aurait pu s’intéresser au sujet suffisamment longtemps pour arriver à cette conclusion.

La seconde question, qui découle de ce que nous avons abordé, est celle qu’il a posée lui-même : peut-on rire de tout ? Ma position personnelle sur le sujet est qu’il ne faut s’interdire de rire d’aucun sujet, la seule vraie question étant de savoir si ce que l’on dit est drôle.

On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. Beaucoup l’ont oublié mais cette phrase est inventée par Desproges dans le réquisitoire qu’il prononce contre Jean-Marie Le Pen. Le paradoxe est que cette phrase est comprise à l’envers aujourd’hui pour servir le politiquement correct. En faisant un rapide sondage, on s’apercevra sans doute que cette phrase, pour beaucoup, revient à dire qu’il faut prendre garde à ne pas choquer certains interlocuteurs. Cette phrase est comprise comme une limite à la liberté de tout tourner en dérision.

En réalité, Desproges affirme dans son réquisitoire la liberté absolue de rire de tout. Mais il précise : « avec des gens comme vous, Monsieur Le Pen, je n’ai pas envie de rire ». Autrement dit, « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » signifie « il y a des gens avec qui on n’a pas envie de rire ».

Curieux paradoxe que ce provocateur absolu, qui ne respecte aucun tabou, soit directement récupéré par les serviteurs du politiquement correct.