L’olympisme

Le froid arrivant ne saurait nous enlever nos souvenirs estivaux. Comme tous les quatre ans, l’été de nombre d’entre nous aura été accompagné, au moins deux semaine durant des exclamations de Patrick Montaine, des improbables traductions de Nelson Monfort et des piges de l’increvable Gérard Holtz. Et oui, 2012 était une année olympique.

J’avoue avoir fait partie de la cohorte ayant vibré devant mon poste de télévision devant l’inégalée collecte de breloques de Michael Phelps, avoir poussé derrière Yannick Agnel et Camille Muffat, avoir veillé toute une soirée pour assister aux 9 secondes 64 qui suffirent à Ussein Bolt pour remporter le 100m, avoir été tenu en haleine par l’épopée des Experts, à l’époque où ils occupaient les pages sport des journaux, bref avoir fait une cure de sport à la télé comme on n’en connait qu’une fois tous les quatre ans.

Durant ces deux semaines, les commentateurs n’eurent de cesse (enfin, lorsque l’on avait pas encore pensé à couper le son) de vanter la magie des jeux, la beauté de l’esprit olympique et l’universalisme de ce mouvement. Voici qui me paraissait une excellent occasion de me plonger aux sources de l’olympisme et dans son histoire.

 

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Aux racines de l’olympisme se trouvent évidemment les jeux olympiques antiques. Ceux-ci se sont tenus à partir du VIIIe siècle av. J.-C. dans le cadre d’un festival religieux en l’honneur de Zeus Olympien et perdurent pendant plus de mille ans. On fixe traditionnellement les derniers jeux en 393 ap. J.-C., peu après l’édit de Théodose ordonnant l’abandon des lieux de cultes de la religion grecque.

L’origine des jeux olympiques est expliquée par deux principaux mythes concurrents. Dans le premier, conté pour la première fois par Pindare, les jeux sont fondés par le héros Pélops. Pélops demande la main d’Hippodamie, fille du roi Œnomaos. Celui-ci a l’habitude d’organiser une course de chars l’opposant aux prétendants de sa fille ; les vaincus sont tués. Treize candidats ont déjà échoué quand Pélops fait sa demande. Le héros fait appel à Poséidon, son ancien éraste, qui lui confie un char en or et des coursiers ailés : Pélops remporte la victoire et la main de la jeune fille. Phérécyde précise qu’Hippodamie, éprise du jeune homme, fait saboter le char de son père, qui se brise pendant la course et cause la mort d’Œnomaos. Pélops institue alors les Jeux olympiques pour expier ce crime, comme le rappelle l’oracle de Delphes dans l’une de ses déclarations.

Dans le second mythe, également cité par l’oracle de Delphes, Héraclès institue les jeux en l’honneur de Pélops. Phlégon, un affranchi d’Hadrien, réconcilie les deux oracles en faisant de Pélops et d’Héraclès respectivement les deuxième et troisième fondateurs des Jeux olympiques, le premier ayant été un certain Pisos, éponyme de Pise en Élide, lieu où se déroulent les jeux. La version la plus courante associe simplement les jeux olympiques à Pélops.

La date exacte des premiers jeux olympiques n’est pas connue avec précision. Chargé en 400 av. J.-C. par la cité d’Élis (qui abrite le site d’Olympie) d’écrire l’histoire des premiers temps olympiques, Hippias choisit la date de 776 av. J.-C. pour célébrer la naissance de l’olympisme afin de faire coïncider la 75ème édition des jeux olympiques avec la date des premiers Jeux après la victoire grecque de Salamine contre les Perses . L’attribution par Hippias de la création des Jeux par un roi d’Élis permet de légitimer la mainmise de la cité, son commanditaire, sur l’organisation du concours ; elle fait également de la paix et de l’harmonie entre Grecs l’élément central des jeux. Ce programme politique explique que la chronique d’Hippias soit considérée avec suspicion dès l’Antiquité.

Les archéologues s’accordent cependant sur l’importance revêtue par le site d’Olympie du point de vue religieux. un grand nombre d’offrandes de l’époque géométrique ont notamment été retrouvées à Olympie. Le premier culte rendu par les premiers habitants de la vallée de l’Alphée, au XIe siècle av. J.-C., est en l’honneur de la déesse Gaïa16. Au siècle suivant, un autel est dressé à Zeus et se voit associer un oracle qui lui préexistait peut-être ; un culte héroïque est rendu à Pélops sur sa tombe présumée tandis que le culte rendu aux déesses de la fertilité, Déméter, Aphrodite et Artémis se poursuit. Vers 700 av. J.-C., le festival en l’honneur de Zeus olympien gagne en renommée, conduisant à la création d’un stade. Ainsi, des jeux sont instaurés dans le programme olympique parce que le sanctuaire est réputé, et non l’inverse : les cérémonies religieuses précèdent les jeux sportifs, et restent prédominantes dans le programme des Jeux.

Préalablement aux jeux, la trêve olympique d’un mois est proclamée par des hérauts qui parcourent toute la Grèce, dans le but d’assurer la sécurité des athlètes et des visiteurs qui se rendent à Olympie. Les contrevenants sont sévèrement punis.

Les jeux d’alors se composent de deux séries d’épreuves : les épreuves hippiques et les épreuves gymniques.

Les épreuves sportives commencent par les courses de chevaux. La première est la course de quadriges, durant laquelle l’attelage doit parcourir 12 tours de piste, soit environ 14 000 mètres. Selon les époques, les propriétaires font parfois courir un « jockey » (le plus souvent un esclave) à leur place : la victoire démontre que le propriétaire a la faveur des dieux, qu’il est assez riche pour se payer des chevaux de course, et suffisamment perspicace pour engager un bon jockey. Les épreuves hippiques comprennent également une course de chars à deux chevaux comportant huit tours de piste, soit 9 500 mètres environ. La course montée est plus ancienne. Là encore, les cavaliers ne sont pas les propriétaires : ce sont de jeunes jockeys qui montent à cru – sans selle ni étriers. Il arrive donc que le cheval remporte la course après avoir perdu son cavalier. Enfin, des épreuves similaires, mais réservées aux poulains, sont créées peu avant 300 av. J.-C.

Les autres épreuves sont qualifiées de « gymniques » c’est-à-dire, au sens propre, « nues », parce que les athlètes y concourent complètement nus (y compris la tête et les pieds), comme c’est la norme pour la pratique sportive en Grèce antique depuis le VIIIe siècle av. J.-C.77. Les athlètes se frictionnent tous d’huile. Il s’agit très probablement d’échauffer les muscles avant l’effort

La première des épreuves gymniques est le pentathlon, qui se déroule sur le stade. La discipline en regroupe cinq, dans l’ordre : le lancer du disque, le lancer du javelot, le saut en longueur, la course à pied et la lutte. Toutes les épreuves ont lieu durant la même journée. Nous ignorons comment le vainqueur est déterminé, même s’il est certain que le vainqueur de trois des épreuves remporte l’ensemble et que les candidats qui d’emblée se révèlent les plus faibles sont exclus de l’épreuve finale. Le soir de cette première épreuve, nuit de pleine lune, une hécatombe est offerte sur l’autel de Zeus, entièrement constitué des cendres et restes calcinés des sacrifices de l’année.

La première course est le dolikhós, une course de fond longue de 24 stades, soit 4200 à 4500 mètres. Elle est suivie d’une épreuve particulière aux jeux olympiques, le stádion qui, comme son nom l’indique, est longue d’un stade — celui d’Olympie mesure 192 mètres. C’est la course la plus courte du sport grec, qui ne connaît pas le 100 mètres moderne. Elle est l’épreuve reine des jeux : le vainqueur donne son nom à l’olympiade. Le stadion est suivi par le díaulos, une course longue de deux stades.

Après les courses, on passe aux épreuves dites « lourdes », pour lesquelles est nécessaire une aire spéciale, dont la terre a été ameublie. La première est usuellement la lutte (pálê), sport très populaire qui a donné son nom à la palestre. Le but est de projeter son adversaire au sol sans y être entraîné soi-même ; le match se dispute au meilleur des trois manches. Suit ensuite le pugilat, qui s’apparente à la boxe anglaise du XVIIIe siècle. La dernière épreuve est le pancrace, un sport très brutal qui recherche également la mise hors de combat de l’adversaire, sans autre interdiction que de mettre les doigts dans les yeux de l’adversaire.

La course en armes clôt les jeux olympiques. Les coureurs portent un bouclier au bras gauche, un casque et, jusqu’en 450 av. J.-C., des cnémides ; ils parcourent deux stades. On ignore la raison de l’inclusion au programme de cette curieuse épreuve, qui existe également à Némée, Athènes et Platées. Elle apparaît relativement tard, en 520 av. J.-C., soit un siècle après les autres épreuves gymniques, ce qui ne s’accorde guère avec l’hypothèse selon laquelle elle serait un vestige d’un temps où l’athlétisme préparerait à la guerre.

Les premiers honneurs sont décernés après chaque épreuve. Le nom du vainqueur est proclamé par le héraut en même temps que le nom de son père et celui de la ville pour laquelle il concourt. Il reçoit le bandeau de la victoire et une palme, suite à quoi il effectue un tour d’honneur sur la piste, tandis que la foule l’acclame et lui jette des fleurs. Seul le premier a droit aux honneurs ; les Grecs n’accordent aucune distinction aux athlètes arrivés deuxième et troisième.

Le véritable prix est remis le dernier jour des Jeux, devant le temple de Zeus : les athlètes vainqueurs ou « olympioniques » reçoivent une couronne d’olivier sauvage des mains des hellanodices (juges suprêmes des jeux). Les branches proviennent des oliviers sacrés du temple et ont été coupées avec une faucille en or par un jeune garçon dont les deux parents sont encore en vie. La cité d’Élis offre ensuite un banquet à l’ensemble des vainqueurs.

Chacun des vainqueurs, revenu dans sa cité, reçoit une récompense monétaire, une rente ou des exemptions diverses. La gloire que s’attire une cité qui peut s’enorgueillir d’un ou plusieurs champions olympiques est considérable. Comme à l’époque moderne, il importe pour les cités majeures de revendiquer le plus grand nombre de victoires possibles.

La popularité des jeux Olympiques se développe d’abord en Sicile, dont les cités ont été fondées par des colons péloponnésiens avec l’aide des devins d’Olympie. Au VIe siècle av. J.-C., les épinicies (odes de victoire) de Simonide de Céos, Bacchylide et Pindare montrent que les tyrans siciliens apprécient particulièrement les jeux, mais que les vainqueurs proviennent de l’ensemble de l’Hellade.

À l’époque hellénistique puis romaine, le prestige des Jeux explique l’organisation, dans différentes cités du monde grec, de concours isolympiques, c’est-à-dire « pareils aux jeux olympiques », dont les épreuves et le déroulé sont copiés sur ceux d’Olympie. Des jeux olympiques sont ainsi institués à Antioche sous le règne d’Auguste et perdureront jusqu’en 520 ap. J.-C., soit bien après ceux d’Olympie. Au Ier siècle apr. J.-C., Néron prend personnellement part à la course de chars et fait élever à Olympie une « maison des athlètes » qui sera achevée par Domitien.

En 393, l’empereur Théodose Ier, sous l’influence d’Ambroise, évêque de Milan, ordonne l’abandon des rites et des lieux de culte païens. L’édit signe probablement la fin des jeux olympiques, même si aucun document ne permet de connaître la date des derniers jeux avec certitude. On a longtemps cru qu’à l’époque, le site était déjà semi-détruit suite aux incursions barbares et aux séismes. Les fouilles menées récemment dans la zone sud-ouest du sanctuaire ont révélé qu’Olympie avait été épargnée par l’invasion des Hérules en 267 et que les dégâts causés par le tremblement de terre n’avait été que partiels. En fait, le site est resté prospère aux IIIe et au IVe siècles. Il est possible que la fin des Jeux ne date pas de Théodose Ier, mais de Théodose II († 450).

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La rénovation Olympique connait de nombreux avatars dans la seconde moitié du 19ème siècle. Mais les événements décisifs se tiennent à partir de 1892.

Le 25 novembre 1892, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, le baron de Coubertin réunit des personnalités intellectuelles dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne à Paris pour leur faire part de son vœu d’attribuer une place plus importante à l’éducation physique dans les écoles françaises. Le Baron conclut son discours par un appel vibrant à la rénovation des Jeux olympiques antiques devant des personnalités politiques et artistiques, lesquelles accueillent favorablement cette idée sans pour autant permettre la concrétisation du rêve de Coubertin.

Le Français réitère sa tentative lors du congrès olympique de 1894 organisé à Paris à la Sorbonne du 16 au 23 juin. Le dernier sujet qui y est évoqué pose directement l’éventuelle restauration des Jeux olympiques, laquelle est entérinée à l’unanimité le dernier jour du congrès. La réunion prend une ampleur internationale grâce à la présence de personnalités ayant répondu favorablement à l’appel de Coubertin. Sont ainsi présents le roi des Belges Léopold II, le Prince de Galles, et le diadoque Constantin.

Plusieurs villes sont évoquées pour l’organisation des premiers Jeux olympiques tout comme la date de cet événement. L’idée originale de Pierre de Coubertin est que Paris accueille le rendez-vous olympique en 1900 à l’occasion de l’exposition universelle. Les autres membres du comité craignaient cependant que la longue attente ne défasse l’enthousiasme présent, ce qui explique le choix final de 1896. Londres et Budapest sont également évoquées mais c’est Athènes, proposée par le représentant grec Dimítrios Vikélas, qui est désignée à l’unanimité par les membres du congrès.

Parmi les décisions marquantes de ce congrès fondateur, outre la rénovation des jeux, deux retiennent aujourd’hui notre attention : l’exclusion des sportifs professionnels et des femmes au profit de l’amateurisme et du genre masculin.

Le débat entre amateurisme et professionnalisme ne se posait alors pas exactement dans les mêmes termes que ceux que nous connaissons aujourd’hui, où le professionnalisme est synonyme de sport business, de revenus indécents, de marketing, de blanchiment d’argent, de dopage, etc… par opposition à la pratique amateur du sport, vision plus noble et en tout cas entachée d’aucun des griefs sus mentionnés. A la fin du XIXème siècle, la pratique amateur d’un sport de haut niveau, en vue d’une compétition, était l’apanage des aristocrates, tandis que le professionnalisme était envisagé comme une opportunité d’ouverture du haut niveau sportif à tous, en libérant de la nécessité de disposer d’une activité professionnelle ceux qui n’étaient pas suffisamment bien nés.

Tant du point de vu de l’universalisme, que de la hiérarchie sociale, on peut donc noter de quel côté à penché le mouvement olympique dés sa rénovation.

La personnalité du baron Pierre de Coubertin mérite d’ailleurs d’être interrogée. Si son nom est souvent associé à un idéal olympique de paix et d’égalité entre les êtres humains, voire d’humanisme (nous y reviendrons ultérieurement), la réalité des valeurs défendues par le baron, y compris à travers sa vision du sport et des jeux, en diffère largement si l’on en croit certaines analyses.

S’il n’est pas seul en son temps, « colonialiste fanatique » comme Jules Ferry, selon ses propres mots, il accorde une grande place à l’honneur patriotique et au nationalisme. Fervent partisan de la colonisation : « Dès les premiers jours, j’étais un colonial fanatique », il voit dans le sport un instrument utile de « disciplinisation des indigènes ».

Pour certains, Coubertin est clairement raciste : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance ». Néanmoins à propos des « journées anthropologiques », compétitions réservées « aux représentants des tribus sauvages et non civilisées » organisées lors des Jeux de Saint-Louis, Coubertin s’opposera à ce qu’il appelle une « mascarade outrageante » qui, ajoute-t-il, « se dépouillera naturellement de ses oripeaux, lorsque ces Noirs, ces Rouges, ces Jaunes apprendront à courir, à sauter, à lancer et laisseront les Blancs derrière eux. »

Cette vision du monde ne se limite pas aux seuls domaines colonial et ethnique et frise parfois l’eugénisme : pour lui c’est toute la société qui est divisée entre forts et faibles. « Il y a deux races distinctes : celles au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh ! bien, c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts ».

D’autres s’appuient sur son hostilité à la participation des femmes aux Jeux olympiques pour le qualifier de misogyne : « les olympiades femelles sont inintéressantes, inesthétiques et incorrectes. Aux Jeux olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs » car « le seul véritable héros olympique est le mâle individuel, une olympiade femelle est impensable, elle serait impraticable … ».

Si Coubertin parle des jeux comme instrument de paix, il n’est pas insensible avant 1914 aux efforts de revanche et présente aussi le sport comme un moyen de rendre les pratiquants plus aptes à la guerre « le jeune sportsman se sent évidemment mieux préparé à « partir à la guerre » que ne le furent ses aînés. Et quand on est préparé à quelque chose, on le fait plus volontiers ».

Enfin le baron apporte un soutien implicite à Hitler à l’occasion des campagnes publicitaires en faveur de Jeux « Dès aujourd’hui, je veux remercier le gouvernement et le peuple allemands pour l’effort dépensé en l’honneur de la onzième olympiade ». Bien que retiré du CIO, où il reste à titre purement honorifique, il participe aux Jeux pour le discours de clôture « Que le peuple allemand et son chef soient remerciés pour ce qu’ils viennent d’accomplir ». Interrogé sur ce soutien, Coubertin répond : « Comment voudriez-vous que je répudie la célébration de la XIe Olympiade ? Puisque aussi bien cette glorification du régime nazi a été le choc émotionnel qui a permis le développement qu’ils ont connu ».

Nous sommes sans doute ici, comme souvent aux limites de la relecture de l’histoire à travers le prisme des valeurs de notre époque. Si ses propos sur le colonialisme restent bien en deçà de ceux de Jules Ferry, et ceux sur l’inégalité des races bien pâles par rapport aux démonstrations scientifiques de Paul Bert, tous deux ministres, cela suffira-t-il à considérer in fine Coubertin que comme politiquement correct par rapport à la pensée dominante de son époque, les travers stigmatisés étant alors peut-être plus ceux de l’intelligentsia de la première partie du XXe siècle siècle que les convictions militantes d’un individu particulier ? Je ne doute pas que ces ponts feront l’objet d’échanges entre nous.

En tout état de cause, la vision initiale de Coubertin est assez éloignée des valeurs de l’olympisme moderne que chacun a plus ou moins précisément en tête. Ces valeurs sont définies par le comité international olympique et sont consignées dans la charte olympique.

1. L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des principes éthiques fondamentaux universels.

2. Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine.

3. Le Mouvement olympique est l’action concertée, organisée, universelle et permanente, exercée sous l’autorité suprême du CIO, de tous les individus et entités inspirés par les valeurs de l’Olympisme. Elle s’étend aux cinq continents. Elle atteint son point culminant lors du rassemblement des athlètes du monde au grand festival du sport que sont les Jeux Olympiques. Son symbole est constitué de cinq anneaux entrelacés.

4. La pratique du sport est un droit de l’homme. Chaque individu doit avoir la possibilité de faire du sport sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit olympique, qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, de solidarité et de fair-play.

5. Reconnaissant que le sport est pratiqué dans le cadre de la société, les organisations sportives au sein du Mouvement olympique auront les droits et obligations inhérents à l’autonomie, à savoir le libre établissement et le contrôle des règles du sport, la définition de leur structure et gouvernance, la jouissance du droit à des élections libres de toutes influences extérieures et la responsabilité de veiller à ce que les principes de bonne gouvernance soient appliqués.

6. Toute forme de discrimination à l’égard d’un pays ou d’une personne fondée sur des considérations de race, de religion, de politique, de sexe ou autres est incompatible avec l’appartenance au Mouvement olympique.

7. L’appartenance au Mouvement olympique exige le respect de la Charte olympique et la reconnaissance par le CIO.

Outre les principes d’organisation qui jalonnent cette charte (et tous ne sont pas neutres, loin de là), les valeurs exposées semblent appeler l’universalisme, presque l’humanisme. Plongeons nous dans quelques événements et tendances de l’olympisme moderne pour voir comment ces valeurs ont été mises en musique et quel écho réel elles trouvent dans la pratique.

Comme nous l’avons déjà indiqué, dés l’antiquité, les jeux olympiques ont été l’objet d’enjeux de visibilité, de représentation et de pouvoir : les cités de ceux qui remportaient les épreuves en tiraient une gloire immense. L’olympisme moderne cohabitant temporellement avec l’ère des media de masse, il devint lui aussi enjeu de visibilité et de pouvoir. On peut notamment dénombrer trois offensives politiques principales : l’offensive nationale-socialiste des dictatures brunes, lors des Jeux de Berlin en 1936. L’offensive stalinienne, à partir des Jeux de Melbourne en 1956 jusqu’au double boycott de 1980 et 1984. Si les Nazis avaient utilisé la faiblesse de la neutralité olympique à leur avantage, les Soviétiques ont été plus malins en disant que l’universalisme des Jeux était une expression de la solidarité prolétarienne. Aujourd’hui, la politique est présente par le biais de l’offensive théocratique. Dans l’esprit des fondamentalistes, le religieux fusionne avec le politique, le culturel, et le social. Ce mouvement est actuellement représenté aux Jeux par les musulmans – je pense à la question du voile dans les stades – mais il pourrait tout à fait être récupéré par les bouddhistes, les juifs etc. Le CIO a déjà été confronté à des athlètes qui souhaitaient que le calendrier soit adapté à leur foi, notamment lorsque des concurrents de confession protestante ne voulaient pas concourir le dimanche. Le CIO n’avait pas cédé. Mais depuis 1996, à la suite de la mobilisation du comité Atlanta + qui dénonçait la non-mixité de certaines délégations, le CIO a changé de stratégie. Concernant le voile islamique, il se plie désormais aux décisions des fédérations internationales. A partir du moment où les instances du football ou de l’athlétisme l’autorisent, le CIO n’a rien à redire. Son argument, c’est que le voile n’est pas un signe religieux, mais culturel et se retranche derrière l’universalité du sport pour justifier ce genre de politique. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que le CIO est intransigeant avec les manifestations commerciales des athlètes, alors qu’il est permissif en ce qui concerne les manifestations religieuses.

Et l’on touche là à l’une des articulations principales entre l’offensive religieuse et l’évoplution de l’olympisme,parallèle à celle de la société, vers un univers toujours plus ancré dans la société de consommation. Les grands sponsors du CIO opèrent de plus en plus dans le Golfe et sur les marchés musulmans. Le risque, est évidemment ici, que sous la pression des sponsors, soucieux de ‘affirmer une image de marque positive sur ces marchés, le CIO, qui avait gagné son autonomie financière après la guerre froide, retombe dans une nouvelle forme de dépendance et laisse la porte ouverte aux fondamentalismes.

La financiarisation de l’Olympisme est allée galoppante, et a éclaté aux yeux du monde lorsque le CIO arrêta même d’essayer de faire croire aux symboles. Ainsi les jeux du centenaire de la rénovation de l’olympisme en 1996 ne furent-ils pas organisés en Grèce, pourtant candiate et berceau de l’Olympisme (Athènes attendra 2004), mais à Atlanta, ville de Coca Cola…. Depuis, la tendance s’est accentuée. On arrive aujorud’hui à une totale privatisation des bénéfices des Jeux, alors que les coûts, eux, sont publics. Et à chaque édition, l’écart entre la facture annoncée et la facture réelle est important. Le CIO est pris au piège de son principe d’universalité, consistant à contenter les sponsors des athlètes de pays du monde entier. On en arrive à des fausses déclarations des villes candidates pour accueillir les Jeux, qui sous-évaluent complètement leur budget. Or, après-coup, celui-ci explose presque toujours. Les sponsors et les télévisions ont des exigences techniques toujours plus élevées, ce qui fait gonfler la facture. S’ils avaient à organiser l’équilibre financier des Jeux, on n’en arriverait pas là. On nous vend toujours aussi l’héritage en infrastructures. On a vu ce que ça a donné à Athènes. Montréal, qui avait organisé les Jeux de 1976, a mis plus de vingt-cinq ans à rembourser ses investissements…

Le rôle des sponsors fait également polémique en ce qui concerne la régulation de l’espace public. Sebastian Coe, à la tête du comité d’organisation des Jeux de Londres a ainsi créé cette année une controverse en affirmant que les spectateurs portant un tee-shirt Pepsi pourraient être refoulés des sites olympiques, parce que Coca-Cola est le sponsor officiel de la manifestation. In fine, le CIO, via ses sponsors, exerce un contrôle technique total de l’événement. Il y a ceux qui alimentent en contenus audiovisuels, ceux qui sécurisent les flux, informatiques ou financiers. Une sorte d’isolat olympique se crée au cœur d’une ville. Les Etats, qui ont à leur charge le financement des infrastructures, n’exercent plus que leurs fonctions régaliennes traditionnelles. Ce système autarcique est validé par le contrat juridique que le CIO impose à l’Etat hôte. Celui-ci sanctionne pénalement, et pas uniquement commercialement, les contrevenants. C’est par exemple ainsi qu’à Londres, une police commerciale sera chargée de faire respecter ce contrat.

La pression commerciale est d’ailleurs moteur même de changement des valeurs de l’olympisme.Ainsi, a devise historique du CIO, «Plus vite, plus haut, plus fort», ne semble plus pleinement d’actualité. Celle-ci ne l’inscrivait en effetque dans la performance et la compétition. Or, les jeunesses du monde tendent à se détourner de la pratique sportive traditionnelle, des «vieux» sports olympiques. Elles préfèrent les disciplines de glisse, les jeux vidéo. Il y a un risque, pour le CIO, de voir se tarir son réservoir de téléspectateurs. C’est pour cette raison qu’il tente, depuis quelques années, de renouveler son stock de valeurs, autour de notions comme la joie de l’effort, le fair-play, le respect des autres, la recherche de l’excellence, et l’équilibre entre le corps, la volonté et l’esprit. Comment contester ces valeurs en soi ? L’un des problèmes, c’est qu’elles donnent lieu à une forme de propagande. Par le biais de son programme d’éducation aux valeurs olympiques, le CIO produit ainsi depuis 2007 un manuel d’éducation clés en main, qui est distribué dans les pays pauvres. Mais que des systèmes éducatifs soient reconstruits par un lobby, fût-il olympique, cela n’est pas normal et présente le risque d’aliéner les individus à une certaine vision du monde.
Afin de s’adapter aux goûts de cette nouvelle génération, le CIO fait progressivement évoluer la liste des sports olympiques, par exemple en introduisant le beach-volley, pour lequel le port du bikini a longtemps été imposé, le BMX, le snowbard, le ski de bosses, …

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Je crois avoir déjà été assez long dans mon propos, et ne doute pas que chacun aura à cœur de poursuivre les échanges en abordant des thèmes non développés dans ce papier, que ce soit l’attitude du mouvement olympique vis à vis des revendications des athlètes afro américains lors de jeux de Mexico en 68, vis à vis des peuples colonisés, vis à vis des handicapés, ou bien d’autres encore. Mais je crois que dores et déjà, cet exposé peut nous amener à conclure, sans pour autant bouder notre plaisir lorsque les émotions nous gagnent à la vue d’un exploit sportif, que l’olympisme, tant da sa version antique que dans sa version moderne, ne peut que difficilement être inscrit sur la liste des progressismes et des humanismes. Ce mouvement aura dans le pire des cas été réactionnaire, ou dans le meilleur des cas finalement toujours été à l’image de la société de son époque sans avoir jamais été profondément visionnaire ou émancipateur.

Sources : Wikipedia, entretiens de Patrick Clastres à Libération