Les sondages contre la démocratie

Bien que les enquêtes d’opinion politiques ne représentent qu’une petite partie de l’activité des instituts de sondage, c’est bien leur activité politique qui m’amena à me lancer dans les lectures sur lesquelles s’appuient très largement mon exposé du soir. (cf. bibliographie en fin de billet)

Ce soir, à minuit, s’achèvera la campagne électorale précédant le premier tour de l’élection présidentielle. Dans son message adressé aux partis politiques, la commission nationale de contrôle de la campagne électorale stipule, entre autres éléments, « qu’aucun sondage, aucun résultat partiel, aucune estimation des résultats ne peut non plus faire l’objet d’une quelconque diffusion le samedi 21 et le dimanche 22 avril avant 20 heures. » La publication de sondage se trouvera donc pour les 44 heures à venir mises sur un pied d’égalité avec la diffusion d’interviews de candidats ou de leurs soutiens, la tenue de réunions publiques, la distribution de tracts, la mise à jour de sites internet de campagne ou la diffusion de propagande électorale, autres éléments mentionnés dans la même communication. Cette mise sur un même plan d’éléments de propagande (meetings, interviews, tracts, affiches, …) avec des éléments a priori neutres, sensées rende compte fidèlement de l’opinion publique mesurée en un instant donné, m’amène à m’interroger sur la réalité de cette neutralité.

Je vous propose de nous plonger dans un premier temps sur l’histoire des sondages, afin de comprendre comment ceux-ci ont acquis le rôle prépondérant qui est le leur actuellement. Nous nous intéresserons ensuite à l’objet des sondages, à savoir l’opinion publique. Face à un objet aussi marqué par les nombres, nous aborderons les méthodes de réalisation des sondages et la mesure de leur qualité, avant de pouvoir enfin nous pencher sur leurs effets sur nos vies, et notamment notre vie démocratique.

 

Le mythe originel des sondages remonte à l’élection présidentielle américaine de 1936 opposant Alf Landon à Roosvelt. Les grands journaux de l’époque tentaient de prédire les résultats futurs des élections par le système des votes de paille, consistant à demander par courrier l’avis de leurs lecteurs. Alors que l’un de ceux-ci, le Literary Digest , n’avait pas encore publié l’opinion de sa consultation, H. Gallup prédit que le journal se tromperait dans le résultat qu’il annoncerait et indiquait disposer d’une méthode plus précise pour déterminer le résultat du vote. C’est ainsi que, en parallèle au vote de paille organisé par le magazine auprès de ses 2 millions de lecteur, Gallup interviewa environ 100 000 personnes. A l’arrivée, le résultat prédit par le sondage (Roosvelt vainqueur par 54% des voix) était relativement éloigné du résultat de l’élection (Roosvelt vainqueur par 61% des voix), mais présentait, en comparaison du vote de paille l’avantage d’avoir trouvé le bon vainqueur (le Literary Digest ayant lui prédit la victoire de Landon par 57,4%). Cet acte fondateur établit pour le grand public la supériorité de la méthode des échantillons représentatifs sur celle des votes de paille. La défaite du vote de paille s’expliquerait aujourd’hui par la sous représentation des classes populaires parmi l’échantillon du Literrary Digest face à un scrutin fortement clivé par le New Deal.
En France, Jean Stozel, adepte de Gallup fonde l’Ipsos en 1938. Les événements le forcèrent à attendre 1945 et le référendum constitutionnel pour tenter de réaliser le même coup d’éclat que son mentor. Las ! Alors qu’il avait prédit la victoire du oui, ce fut finalement le non qui l’emporta. Il faudra attendre la première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965 pour que les sondages s’installent de le paysage hexagonal. Et c’est là aussi par le biais de la surprise que vint le succès. Alors que tout semblait joué et que le  Général de Gaulle devait sortir grand vainqueur dés le premier tour, Ifop et la Sofres, fondé entre temps, prédirent tous deux le ballotage, ce qui s’avéra effectivement être le cas.

La victoire des instituts de sondage ne fut initialement pas totale : lors de l’élection de 1965 les intentions de vote s’avérèrent éloignés de plus de 5% des résultats des urnes. Tandis que, grisés par le succès lors de l’élection de 36, les grands instituts américains se montrèrent en 1948 si sûrs de la victoire du candidat républicain Thomas E Dewey, qu’ils ne réalisèrent plus aucun sondage plusieurs semaines avant l’élection… qui vit finalement le succès de Harry Truman. Mais les imperfections, évidentes, étaient alors présentées comme autant d’opportunités d’amélioration, de progrès scientifique (ce qui fut effectivement le cas en introduisant notamment les fameux  redressages).

Ce mythe fondateur positionne les sondage comme exacts, tout au moins de plus en plus, car scientifiques, et bons car servant la démocratie.Il convient cependant de revisiter quelque peu cette histoire officielle pour trouver deux sources un peu moins glorieuses :les missions de renseignement généraux et le commerce.

Le souci des pouvoirs publiques de connaître les pensées des populations n’est pas nouveau. Ainsi, déjà au XVIIIème siècle, observateurs de police et mouchards travaillaient à la volée, écoutant les exclamations et les propos, pour les retranscrire sur des rapports qu’ils envoyaient régulièrement au lieutenant général de la police, qui tenait au courant le monarque lors de sa visite hebdomadaire. Le souci d’une bonne administration se mêlait alors à celui de disposer d’une police efficace. Ce lien explique pourquoi certains sondages ne sont pas publiés, tandis que d’autres ne sont même pas réalisés tant certaines questions ne se posent pas (au Maroc il est par exemple interdit de poser toute question sur le Roi).

D’autre part, les sondages ont vite été appréhendés par les décideurs comme une façon de sécuriser leurs investissements en testant leurs idées sur des échantillons de population afin d’essayer de trouver l’option qui recueillera la plus grande adhésion. Au point qu’aujourd’hui, l’essentiel de l’activité des entreprises de sondage est un service aux entreprises économiques.

Le lien sondés / journalistes n’est pas non plus étranger au succès rencontré par les sondeurs. La plupart des sondages publiés sont en effet offerts gratuitement à la presse, qui cite en contrepartie le sondeur, sous forme d’interview ou en acollant le nom de l’institut à celui de son quotidien. Le cadeau, souvent modeste fait par le sondeur (la question posée étant le plus souvent insérée dans le un sondage dit omnibus,  regroupant de nombreuses questions et dont la réalisétion est, elle, payée par les commanditaires) permet d’établir une relation gagnant gagnant entre ces deux professions : dans un monde hautement concurrentiel, le sondeur voit son nom, sa marque, cité et promu, tandis que la presse trouve à peu de frais non seulement un sujet, mais également une analyse, elle aussi fournie par le sondeur. Autre avantage pour nombre de journalistes, les sondages cités permettent de s’abriter derrière l’opinion publique qu’ils incarnent pour porter la contradiction aux hommes politiques qui étaient, jusqu’à leur avènement, seuls investis par une opinion majoritaire. En introduisant son propos par un pourcentage tiré d’un sondage, le journaliste  peut s’appuyer sur une légitimité à la fois scientifique et démocratique. Si la presse assume majoritairement une certaine ligne éditoriale, il est significatif de constater que des couples media / institut de sondage exclusifs ou a minima quasi exclusifs se sont formés : Liberation / Viavoice, Paris Match / Ifop, Le Figaro / Opinion Way, …

 

Venons-en à présent à l’objet des sondages : l’opinion publique. A en croire les sondeurs, ceux-ci l’enregistreraient dans une opération, se rapprochant en tout point d’un vote et donc démocratique par essence, fort simple à penser, mais sophistiquée à réaliser.

Des sociologues, au premier titre des quels Pierre Bourdieu, relèvent pourtant que l’opinion publique n’existe pas uniformément comme un fait pré-établi qu’il  suffirait d’enregistrer, qu’elle existe au contraire inégalement, et parfois même pas du tout, mais qu’il est dans la capacité des sondages de la faire exister malgré tout. Avant de pouvoir relater une affirmation chiffrée  appuyée d’un pourcentage, il a en effet fallu poser une question. En d’autres termes, cette information n’existe pas si on ne la suscite pas, ce qui crée un biais car ni la formulation, ni la procédure de questionnement ne sont neutres. La comparaison avec le vote trouve ici sa limite : on ne vote pas tous les jours, de but en blanc, sur des sujets auxquels nous n’avons pas réfléchi précédemment. Au contraire, l’organisation d’une campagne électorale garantit que l’opinion électorale soit une opinion éclairée, réfléchie et mobilisée. A l’inverse, les sondages produisent des artefacts d’opinion sur des sujets qui n’existaient pas dans la tête des sondés avant que la question ne leur soit posée, et dans un bien des cas, n’y existera plus une fois l’enquête terminée.

A l’origine d’un sondage se trouve un habituellement un commanditaire, i.e. le client qui paye et décide du thème des questions posées. C’est tout du moins le cas pour les sondages commerciaux. Les enquêtes d’opinion relèvent souvent d’un autre mécanisme décrit précédemment, dans lequel le sondeur offre les résultats de l’enquête et son interprétation à la presse. La constitution des couples, également mentionné précédemment, explique que les uns adoptent les termes et l’univers des autres, et vice versé. C’est notamment ainsi que les sondages ne posent que les questions qui intéressent leurs commanditaires ou leurs diffuseurs potentiels. On notera sur cet aspect la sur-représsentation des sondages relatifs à certains événements (40 sondages sur la primaire socialiste de 2006 par exemple) en regard de faits de société autrement plus préoccupants (1 seul sondage en 9 ans sur le thème des SDF…).

En complément du thème, le client négocie également la formulation des questions posées. Les biais trop évidents entrent en collision avec un éthique professionnelle qui, si elle venait à être trop ouvertement enfreinte, ne manquerait pas de décrédibiliser la méthode elle même. Les négociations sont donc souvent intenses sur ce thème, car si le commanditaire doit respecter certaines règles techniques (la principale en la matière étant la neutralité de la question), il n’en attend pas moins quelques résultats qui lui plaisent. Il est difficile de trouver d’autres explications aux cas, certes rares, mais bien réels, où des sondages publiés au même moment sur un même thème donnent des résultats exactement inverses. Ainsi 77% des français estimaient que le mediator n’était pas un cas isolé mais une défaillance globale du système qui met en doute la sécurité des traitements selon un sondage TNS Sofres effectuées pour son propre compte publié en mai 2011, tandis que deux semaines plus tard, on apprenait que 82% des français font confiance aux médicaments et 94% aux médicaments délivrés sur ordonnance selon un autre sondage TNS Sofres commandité par l’Entreprise des Médicaments, association professionnelle du secteur.

Quand la formulation des questions ne peut être mise en question, des interrogations continuent à toutefois à peser de par la nature même des dites questions. Un état de fait notable est que, bien que moins riches d’enseignements, les questions fermées (plus simples et moins coûteuses) sont ultra prédominantes par rapport aux questions ouvertes. Par ailleurs, une personne acceptant de se soumettre à l’enquête est structurellement plus encline à aquiesser aux questions posées, ou tout au moins à se soumettre au cadre des réponses proposées, que la personne refusant de participer à l’enquête. Cette forme de consentement est d’ailleurs recherché par le sondeur, qui voit ainsi s’éloigner les spectre du sans opinion (dont l’apparition serait favorisée par les questions ouvertes) et de la perte de suggestion (qui le couperait d’une partie de ses commanditaires qui ne trouveraient plus auprès de lui la légitimisation de leurs actions). Par ce biais, le sondage fonctionne en quelque sorte comme une machine à écrêter les extrêmes, le hors cadre, et à ramener vers le milieu, vers la raison prétendue.

Autre élément de poids dans la réalisation du sondage, l’étape dite de passation. Celle-ci repose sur les enquêteurs, qui assurent l’interface entre sondeur et sondé. L’image d’Epinal veut que l’enquêteur se trouve face à un sondé, facilement trouvé et  heureux de donner son avis, tandis que le sondeur gagnent de l’argent en récoltant, puis en vendant cette opinion. Bien qu’éloigné des tâches réputées nobles de l’industrie sondagière (élaboration des questionnaires, constitution d’échantillons représentatifs, définition des redressages, analyse, interprétation et commentaire des résultats), l’enquêteur est au centre de la problématique sondagière.
Historiquement, la passation se passait en face à face, et l’enquêteur était alors à même de déceler plus aisément, grâce à la communication non verbale notamment, les approximations dans les réponses, le degré de certitude, voir le mensonge. Les considérations économiques font que la méthode du face à face a aujourd’hui été quasiment abandonnée, et qu’une écrasante majorité des sondages sont aujourd’hui réalisés par téléphone dans des centres d’appels. Outre l’évidente dégradation dans la collecte d’informations qualitatives, cette évolution a également mis en lumière les conditions de travail précaires et la mauvaise rémunération de cette profession. L’atteinte des objectifs fixés suppose d’établir un contact avec le sondé potentiel, de le convaincre de participer à l’enquête, de le maintenir en ligne jusqu’à la fin du questionnaire, et enfin de limiter le nombre de réponses « sans opinion ». Autant de biais méthodologiques potentiels qui ne manquent pas d’avoir des conséquences sur la qualité des résultats : ruse sur l’absence de non réponse, oubli de certaines questions qui sont remplies ultérieurement par l’enquêteur, limitation du nombre de choix proposés, … La présence de superviseurs sur les plateaux est sensé prémunir contre ces stratégies. Pourtant, la plupart d’entre eux étant d’anciens enquêteurs, connaissent l’impossibilité de gagner suffisamment sa vie sans avoir recours à ces stratagèmes et ferment les yeux sur certaines pratiques.

La plus significative des pratiques est assurément la limitation des « sans opinion ». La plupart des contrats liant les commanditaires aux sondeurs précisent des seuils de réponse « NSP » au dessus desquels l’enquête ne sera pas payée. Il n’est dans ces conditions pas étonnant de voir les procédures internes considérer les sondés répondant plus de X fois « NSP » comme des réponses à écarter, l’entretien étant alors généralement écourté. L’enquêteur, qui rencontre déjà des difficultés à trouver les sondés, est ainsi contraint de ruser pour éviter ces réponses, qui lui font perdre du temps et l’empêchent d’atteindre ses objectifs de production. Conclusion, quelque soit le sujet proposé, les sondages publiés présentent un taux de personnes ne se prononçant pas extrêmement faible, y compris sur des questions pointues, tel la mission principale de la Banque Centrale Européenne à arbitrer entre la lutte contre l’inflation et le retour à la croissance économique (0% de NSP, Ifop, 5/07/2011), ou la suppression de l’un des niveaux administratifs en France (0% de NSP, Ifop, 16/12/2010). Bref, les conditions de travail ne permettent pas le souci du travail de qualité.

Après la passation vient la phase de redressement des résultats bruts. Cette étape n’est possible que pour les enquêtes d’opinion électorales et vise à rapprocher les résultats obtenus des votes constatés dans les élections précédentes, à y ajouter une touche d’intuition et d’expérience. Cette étape relève du « secret de fabrication » et nous ne disposons finalement que de peu d’informations tangibles sur celle-ci. Tout au plus peut-on dire  dans le meilleur des cas qu’à cette occasion les sondages sont une mesure fausse que l’on rend juste en déterminant l’erreur de mesure, détermination qui se base sur des sondages antérieurs. La version moins enthousiaste serait que peu importe la qualité de la mesure, pourvu qu’il y ait une mesure…

L’interprétation vient ensuite. Dans l’immense majorité des cas, une part infime des résultats d’une enquête d’opinion sont publiées : ordre et niveau des candidats, référence à une majorité simple (les français sont favorables à …), qualification d’une majorité pour déterminer un degré d’adhésion (les français plébiscitent…) ou signaler une minorité au caractère étonnant (une forte minorité …). Les résultats sont souvent abondamment commentés sur la base de variations dans le temps ou d’écarts de l’ordre du demi point, alors que ces écarts, inférieurs aux marges d’incertitude, devraient au contraire inciter à la plus grande des prudences. Les impératifs économiques limitent souvent les possibilités d’analyse à ce premier niveau de lecture, les analyses par age, localisation, classe sociale, positionnement politique, … nécessitent la constitution de sous population de tailles suffisantes pour être significatives, ce qui est difficile dans les échantillons habituellement constitués (environ 1000 personnes pour une marge d’erreur de 2% communément pratiquée).

S’en suit généralement une séquence de commentaire sur le sondage, au cours de laquelle le sondeur avance des causes aux évolutions constatées d’un sondage sur l’autre. Faute de question ouverte dans les enquêtes, des suppositions sont le plus souvent apportées sur une base de coïncidence temporelle, sans qu’une corrélation évidente ne puisse pourtant être établie.

 

 

Nous avons vu que l’histoire politique des sondages, aux Etats Unis et en France, si elle commence par un succès, était également marquée par des revers assez importants : erreur sur l’issue du scrutin en 1945 et 48, erreurs importantes dans les scores des candidats, … Le caractère scientifique, marqué à l’époque, de la démarche sondagière, incitait alors à considérer ces manquements comme autant d’opportunités de progrès. La consultation de l’histoire politique récente nous montre pourtant que finalement peu de choses ont changé : poursuite d’enquêtes d’opinion à des dates infiniment éloignées de l’échéance portant sur des candidats non déclarés, acharnement à expliquer des écarts de 0,5% entre candidats, erreurs de résultats (présence du FN au second tour en 2002 non prévue, victoire du non en 2005, favoris des sondages jamais ou rarement élu, ….), sondages contradictoires (qui sera en tête au premier tour? Identité du troisième homme ?  …) Quelles sont les causes persistantes de cette disqualité maintenue ?

A l’apparition des sondages, les personnes interrogées se sentaient valorisées lorsqu’elles étaient contactées pour répondre à une enquête, et leur participation était quasiment acquises une fois le contact établi. La multiplication des enquêtes (environ un millier d’enquêtes par an selon les estimations), des sollicitations commerciales utilisant les mêmes canaux, et parfois même les mêmes techniques (nombre de sollicitations commerciales déguisant leur prise de contact sous la forme d’un sondage) a largement changé la donne. Le refus de répondre est devenue une problématique importante pour les enquêteurs et les instituts de sondage. Les données précises sont difficiles à obtenir, et l’évocation de ce sujet est souvent un casus beli avec les sondeurs. Il est pourtant dorénavant estimé qu’il faut 10 appels téléphoniques pour obtenir un questionnaire complet, contre environ 7 seulement il y a une dizaine d’années. Outre les impacts déjà signalés sur les conditions de travail des enquêteurs et les biais introduits dans la passation à cette occasion, ce fait engendre surtout un risque méthodologique important. Par commodité, les sondeurs considèrent l’opinion isotrope, à savoir que l’opinion des non répondants serait la même que celle des répondants. Une telle hypothèse n’a jamais pu être démontrée, et l’observation empirique conduirait plutôt à envisager sérieusement l’hypothèse inverse.

Une autre tendance lourde vient influencer la qualité des sondages. Nous avons déjà évoqué l’évolution méthodologique ayant conduit l’abandon de la méthode du face à face au profit de l’enquête téléphonique (la prix moyen d’une question est ainsi passé d’environ 1500 à environ 1000€) . Mais dans un environnement hautement concurrentiel comme celui de l’industrie sondagière, la recherche de la baisse des coûts est un light motive. Si l’on ajoute la difficulté à trouver des sondés, on comprend aisément l’intérêt des sondeurs pour la méthode des sondages en ligne. Plus besoins d’enquêteurs, ce sont les sondés qui viennent directement donner leur opinion. Des enquêtes menées par les sondeurs visent à prouver que les résultats sont indépendants de la méthode utilisée. Un certain nombre d’éléments appellent pourtant notre vigilance sur le sujet… Derrière un écran, l’anonymat (qui avait déjà passé un stade avec l’avènement du téléphone) est à présent total, et plus rien ne permet à l’enquêteur de s’assurer de la sincérité des réponses fournies (même des questions comme le genre ou le lieu d’habitation sont sujettes à doute…) ou de la compréhension des questions. Une réponse particulière a également été apportée dans ce nouveau cadre à la question du recrutement de sondés : les sondages en ligne font appel à des pannels fidélisés (gains directs ou participation à des loteries potentiellement lucratives). La question de l’identité des participants est alors primordiale : cyber militants ? Joueurs ? Une fois de plus, c’est la question de l’isotropie de l’échantillon par rapport au reste de la population qui devient sujet à caution. Un autre biais est une forme de professionnalisation des sondés, qui pourraient avoir tendance à « prendre la pose » en souhaitant, au fil des sondages, répondre « juste ». Le renouvellement par tranches du pannel est sensé lutter contre cet effet de bord. Le très faible taux de NSP (non corroboré en tout cas par les « scores » de l’abstention lors des élections) dans les sondages en ligne corrobore l’idée que les populations militantes et joueuses ont un intérêt bien compris à répondre pour voir leurs réponses qualifiées pour la loterie, tandis que des scores inédits (0%…) pour les petits partis  (que ce soit dans les enquêtes téléphoniques ou lors des scrutins) accréditent l’hypothèse des sondés prenant la pose.

La société altère enfin la qualité des sondages par l’usage quasi boulimique qu’elle en fait. Par nature, les sondages deviennent non plus un objet de connaissance, mais un objet servant à mesurer des variations. A peine publié, le sondage peut donc quasiment être oublié car il sera chassé par le prochain. Cette obsolescence programmée est encore renforcée par la réalisation d’études à des dates improbables, ainsi une étude TNS Sofres d’avril 2009  envisageait-elle la candidature à l’élection présidentielle de 2012 de Dominique Voynet, Philippe De Villiers, José Bovet, Marie-Georges Buffet, Olivier Besancenot, Arlette Laguillet et Jean-Marie Le Pen…

 

 

Nous constatons au quotidien l’importance prise par les sondages et venons de voir les limites de l’exercice en terme de neutralité et de qualité. Quels sont les impacts sur la vie publique ?

Les sondages influenceraient-ils les résultats électoraux ? C’est ce que les anglosaxons ont appelé le bandwaggon effect (censé favoriser la victoire de celui qui est annocné gagnant) ou l’underdog effect (sensé favoriser la mobilisation des partisans de celui annoncé perdant). Il est évidemment difficile de valider expérimentalement l’impact des sondages dans les évolutions des intentions de vote et le résultat électoral concerné. Les sondeurs produirent donc une étude, en 1967, qui montrait que 4 électeurs sur 10 avaient pris connaissance d’un sondage avant d’aller voter (autres temps, autres mœurs…), mais que seul 3% d’entre eux avait été influencés par ceux-ci. Il s’agit là d’une conception passive de la connaissance. Si un bulletin météo n’a pas d’influence sur le temps qu’il fait, il a en revanche un impact sur l’attitude et les choix vestimentaires de ceux qui le regardent… Le sociologue Thomas a résumé cela : « si les humains définissent des situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences ».

Il est indéniable que, quelques soient les réserves exprimées à l’égard des sondages publiés, les bons sondages réjouissent ceux qui en sont l’objet et leur valent des ralliements car les électeurs se sentent plus enclins à voter pour un candidat qui est présenté comme ayant des chances de gagner que pour celui qui n’en a aucune.
Cet constat nous invite à nous interroger sur la réalité d’un effet underdog : aucun directeur de campagne ne cherche le décrochage dans les sondages car la logique imprimée de démobilisation est génératrice de démobilisation supplémentaire, préférant même jouer la certitude de la victoire, parfois même à l’excès. La dramatisation des enjeux, par la mise en scène de l’incertitude est en revanche une technique fréquente. Souvent question de timing (nécessité de ne pas apparaître comme incapable de créer la décision, ou de n’asseoir son appel au vote que sur  de la stratégie électoraliste) et de dosage (lassitude face à un discours trop ressassé, ne pas insuffler à ses partisans plus de peur que nécessaire, …) la question question du vote utile est souvent un ressort mis en œuvre.

Au delà de l’impact direct sur le résultat d’une élection, le recours aux sondages a un impact sur la désignation du personnel politique, Avant même l’officialisation de l’importation en France de la pratique de primaires, les sondages jouaient déjà quasiment le rôle de primaire. La première manifestation de cet effet remonte à 1969, après la démission du général de Gaulle, moment où le président du Sénat, président par intérim, qui n’avait jamais réellement envisagé de se présenter à l’élection au suffrage universel en fut convaincu par les sondages le donnant largement en tête, devant Georges Pompidou, avant de ne le voir finalement battu. Plus proche de nous, nous pouvons nous rappeler la désignation de Ségolène Royale comme candidate du Parti Socialiste à l’élection présidentielle de 2007. Inconnue du grand public, ce n’est qu’à l’hiver 2005 que son nom apparaît dans les sondages, en faisant rapidement la meilleure candidate à une victoire contre Nicolas Sarkozy. Le recours pour ce cas précis au processus de primaire « semi ouverte » (par la modification des conditions d’adhésion au PS dans les mois précédant le vote et l’appel d’air ainsi créé) modifia le corps électoral du PS. Nombre de sympathisants, plus convaincus par les sondages de l’efficacité de cette candidature que par ses idées ou sa méthode, vinrent adhérer pour appuyer la désignation de la candidate, le tout pour le résultat que l’on sait au final.

Si les sondages ont parfois cette capacité à mettre sur le devant de la scène de nouvelles personnalités, ils ont aussi la particularité de choisir les noms qu’ils soumettent aux sondés et aux media les publiant. Ce faisant, ils sont plutôt un facteur de stabilité, ce qui favorise indéniablement les candidats du système et les idées déjà en place. Bien que moins visible, cet effet est particulièrement sensible au niveau local. L’inflation dans les moyens nécessaires à la conduite d’une campagne électorale, et le seuil de remboursement des dépenses de campagne, fixé à 5% incite nombre de candidats locaux à déterminer sur la base des intentions de vote nationales, pas forcément leur candidature, mais assurément les moyens dont ils se dotent, et donc dans une certaine mesure leurs chances de dépasser ce seuil.

L’impact enfin se fait particulièrement sentir sur le débat public. En cristallisant l’attention sur des personnes et non plus sur des partis et les idées qu’ils portent, la politique se transforme de lutte politique en luttes de personnes. De ce fait singulier, no assiste à une vague de candidatures « no logo » où le candidat ne serait attaché à rien d’autre qu’à ses électeurs, en en aucun cas à un parti, qui sont donc exclus des tracts, professions de foi et affiches. C’es également ainsi qu’a débarqué la peopolisation : poser avec son compagnon ou sa compagne devient monnaie courante, tandis que la dernière proposition électorale doit être présentée sur le plateau d ‘une émission de télé qui aura donné autant de temps d’antenne à l’entraîneur d’un club de troisième division ayant réussi un exploit en coupe de France de football qu’au secrétaire général d’un parti politique, qui verra sa proposition immédiatement moquée par un futur prix nobel issu des rangs de la téléréalité.

Cette personnalisation du leadership modifie en profondeur les usages : elle transforme le leader en champion, les militants en supporters, les partisans en courtisans. Elle renverse l’ordre des priorités en faisant passer le projet politique derrière les valeurs personnelles de celui qui est sensé les incarner. Si cet appauvrissement du débat n’y suffisait pas, sa contraposée finit le travail d’avilissement. Si l’individu est devenu primordial, le salir devient une stratégie pertinente. Et voilà que la vie politique se mit subitement a foisonner de rumeurs sur les secrets inavouables des uns et des autres… Le phénomène préexistait assurément, mais s’est incontestablement vu renforcé.

Les sondages ont souvent été présentés comme bons pour la démocratie car similaires à un vote. Nous avons esquissé les limites de cette comparaison au fil de cet exposé. Bien d’autres existent, que ce soit dans la stratégie de questionnement (je pense notamment aux push polls) ou dans les effets induits (quand les hommes politiques courent après les idées révélées par les sondages plutôt que d’essayer de convaincre des leurs). Mais la boucle ne serait pas bouclée si je n’étayais pas encore un peu sur la neutralité des sondages. Afin d’évaluer la perception clientèle des principaux aménagements de ses agences ou produits, ma banque recourt, elle aussi, à des sondages (évidemment non publiques). Je n’ai pu que sourire, lorsque je fus moi-même sondé en tant que client : l’institut mandaté n’était autre que l’Ifop, dont la directrice, Laurence Parisot, siège également au conseil d’administration de la dite banque. Je n’ai pas eu connaissance des résultats du sondage, mais je ne doute guère de leur teneur quand l’institut est chargé d’évaluer la politique mise en place par sa patronne dans le cadre de ses activités d’administratrice d’une autre entreprise. Simple hasard ? Il faudrait être naïf pour le croire alors que Vincent Bolloré détient CSA, que le groupe Pinault dispose d’une participation importante dans Ipsos, que BVA est géré par Edmond Rotschild Investment Partners et qu’Opinionway voyait ses sondages commandés par l’Elysée financés par le Figaro…
Bibliographie :
Manuel anti sondage : la démocratie n’est aps à vendre – Alain Garrigou et Richard Brousse
Souriez, vous êtes manipulés – entretiens avec Patrick Lehingue, Rémy Caveng et Alain Garrigou