Politique internationale : Devoir d’ingérence, droit d’ingérence ou droit de réserve ?

Le droit d’ingérence apparaît au début des années quatre-vint. Il est la reconnaissance du droit d’un état de violer la souveraineté nationale d’un autre état. Pourtant  de manière unanime en 1949 pour la Cour internationale de justice :
« Le prétendu droit d’intervention ne saurait être envisagé par la Cour que comme la manifestation d’une politique de force, politique qui dans le passé, a donné lieu aux abus les plus graves, et qui ne sauraient quelles que soient les déficiences de l’organisation internationale, trouver aucune place dans le droit international…l’intervention serait, par nature des choses, réservée aux états les plus puissants, et pourrait facilement conduire à la perversion de l’administration de la justice elle-même. »
Au sortir de la 2nde guerre mondiale l’idée de prohiber l’emploi ou la menace de la force permet en effet de lutter contre la justification de l’extension des territoires. La rhétorique évoluera, on parlera plus tard de « recours à la force une fois tous les autres recours possibles épuisés » pour désormais évoquer « la légitime défense préventive ».
Pourquoi le droit de protéger s’est-il établi comme la nouvelle norme des politiques étrangères occidentales ? Après la chute du mur de Berlin ne permettait-il pas de poursuivre les politiques étrangères entreprises mais sous un nécessaire nouveau prétexte : La recherche d’un pouvoir incontesté pour quelques-uns uns impliquant la limitation de la souveraineté pour les autres ?

Le discours dominant véhicule le devoir d’ingérence comme une éthique nécessaire en matière de politique étrangère. La guerre préventive se conjugue même au passé : Évitons de nouveaux Hitler – oubliant que ce dernier avait été préféré au Front populaire dans le choix délibéré de la défaite par la bourgeoisie. La planète devenue un village, nous éprouvons la nécessite d’être concernés partout et pour tout. Pour certains ce droit élevé au rang de devoir relève même de la solidarité, d’une nouvelle forme d’internationalisme, d’anticolonialisme. Ainsi les guerres, pourtant de type impérialiste faites contre des pays prétendument opposés aux pays européens ou aux Etats-Unis, ne rencontrent finalement que très peu d’opposition – citons pour exemples la Yougoslavie, l’Afghanistan et exception faite de l’Irak.

Dans un rapport du Pentagone sur la stratégie de défense, la stratégie des faibles est définie comme étant celle des participants aux forums internationaux, des procéduriers et des terroristes.
Si les alter-mondialistes ont permis d’attirer l’attention du public sur la domination dans ses formes économique, politique, et médiatique, ils ne l’ont en revanche pas fait pour ce qui est de la domination dans sa forme militaire et à propos du discours qui la légitime. La religion ne sert plus autant de motif qu’elle n’a pu le faire,  une certaine vision de la démocratie et des droits de l’homme semble s’être imposée. La vraie question n’est-elle donc pas en réalité celle de la défense d’intérêts particuliers ou de classes ? Les médias, nouveaux philosophes « sauce BHL », et certaines ONG n’ont-ils pas remplacé les Églises d’antan ? L’idée d’aller dans un pays étranger pour y « aider » la population, n’aurait donc fait que muer. Au 19ème siècle les Européens évoquaient alors des « interventions d’humanité ».

La domination et le pouvoir se doivent de ne pas avoir le visage de l’égoïsme, ce dernier se devant lui de porter le masque de l’altruisme : la politique de la bonne volonté internationale. Même si la rhétorique de G.W. Bush était emprunte d’allégations religieuses, les Etats-Unis sont officiellement entrés en guerre au Koweït (G.H. Bush, le père) en Afghanistan au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Pour éluder la question des buts officiels et officieux, la question mise en avant est alors celle des moyens nécessaires pour atteindre les objectifs affichés, intervient alors la guerre dite chirurgicale. Ainsi on ne s’intéressera ni sur la nature des buts, ni sur leur légalité. La main mise sur certains territoires ou énergies n’apparaît alors comme n’étant plus qu’une conséquence de l’action altruiste. Les systèmes d’endoctrinement sont présentés comme étant ceux des dictatures, alors qu’ils sont également mis en œuvre dans nos démocraties : la liberté d’expression n’est plus qu’un alibi.

Avec la décolonisation l’idée d’un conflit Nord/Sud ou plutôt pays occidentaux contre ceux du tiers monde s’est estompée. Pour autant les problèmes telles la dette, les matières premières subsistent et illustrent une autre forme du conflit des classes. Comment peut-on promouvoir un mode de vie qui en épuisant la planète devient un potentiel facteur de guerre ?
On s’indigne justement de la tragédie du Rwanda, mais pourquoi l’indignation devrait-elle moindre lorsqu’une domination produit morts et souffrances sur une plus longue période ? La situation des pays du tiers monde ne serait-elle pas meilleure s’ils avaient pu se développer par eux-mêmes, si au travers de mouvements laïques ils avaient pu s’affranchir de toute forme de féodalité et d’obscurantisme, plutôt que de subir nos politiques et des dictateurs choisis pour eux : Allende n’était-il pas préférable à Pinochet, Mossadegh au Shah ?
Pour les interventionnistes nous aurions dans le passé, depuis le Cambodge avec Pol Pot jusqu’à Srebrenica, fait preuve de lâcheté mais Polt Pot comme Srebrenica n’ont-ils pas été le résultat d’autres formes d’ingérences : la déstabilisation de Sihanouk, l’invitation faite à Izetbegovic à refuser les accords de Lisbonne permettant de peut-être éviter la guerre.

En n’envisageant pas l’autre comme un autre soi même c’est-à-dire en ne se plaçant pas sous le niveau de l’égalité la distorsion entre la vision que nous avons de l’autre et celle de ce dernier de nous ne peut que s’accroître, et les mesures de sécurité qui en découlent engendrent elles-mêmes la méfiance, le sentiment d’insécurité, le 11 septembre en est un exemple. On appelle à l’abolition des frontières dans le cadre du grand marché planétaire mais pas lorsqu’il s’agit  de flux migratoires. En invoquant les désordres économiques et politiques des anciennes colonies, le post-colonialisme essaie paradoxalement de nous convaincre des bienfaits du colonialisme, le minimise dans son rôle pour le développement de nos sociétés occidentales, et le justifie même. La bonne conscience et l’exploitation continuent et cela non plus seulement en terme de matières premières, mais aussi de main d’œuvre. En effet la politique de la distraction étant préférée à celle de l’instruction, nos systèmes nationaux d’éducation se retrouvent privés de leurs moyens, ceux des pays pauvres suppléent à la situation, illustration en est faite avec la pénurie du personnel hospitalier. Le manichéisme – consistant aujourd’hui à disqualifier au travers de médias mis au pas tout ce qui défie les classes dirigeantes en caractérisant ce tout comme terroriste – permet le mépris du droit international. Nous savons désormais que les motifs officiels permettant la guerre en Irak : armes de destruction massive et présupposé lien entre MM. Hussein et Ben Laden, sont faux. Pourquoi donc ne pas exiger  la fin de l’occupation ? Un exemple parmi tant d’autres pour illustrer la réalité de la dé-corrélation entre multipartisme et véritable débat pluraliste, entre démocratie intérieure et politique extérieure altruiste.

Les grandes puissances, pour éviter toute transformation sociale prennent appui pour ce faire sur leur force militaire et se refusent au contrôle de l’usage de cette dernière. Ceux qui dans ces puissances justifient le droit d’ingérence par les droits de l’homme, oublient de surcroît que lorsque colonisatrices lesdites puissances n’ont elles-mêmes pas appliquer les droits de l’homme là où leur domination s’exerçait.

La déclaration universelle de 1948 fait état de droits individuels et politiques mais aussi sociaux et économiques. Ils sont indissociables. Les chantres des guerres humanitaires mettent systématiquement en avant les droits individuels presque toujours au prix d’une politique économique imposée par le Fond Monétaire International, lequel sert l’ordre établi. La question de notre développement et celui des pays pauvres pose donc celles du colonialisme, de l’émigration/immigration, de la notion d’Etat Nation, des flux d’argents et en conséquence celle des dettes : la dette que nous leur devons, celle que nous leur imposons au travers de notre mode de vie consumériste ?
Lorsque dans les années 2000 l’Argentine décida de suspendre le remboursement de sa dette et de prendre le contre-pied de la politique asphyxiante qui lui était enjointe par les grandes institutions financières, elle put ainsi renégocier ses taux d’intérêt. Le rejet de la dette, la ré-appropriation des ressources naturelles de la part des pays sous développés n’entraîneraient-ils pas pour eux sanctions économiques, déstabilisations internes au travers de revendications communautaires encouragées ? A l’heure où certains de nos gouvernements européens tombent tandis qu’il n’est question que d’allègement des dettes, la question ne se pose t-elle pas avec encore plus d’acuité ?
Dès lors il est plus aisé de comprendre la confusion entretenue entre nationalisme et souveraineté nationale, cette dernière postulant de la démocratie. L’absolutisme n’admet clairement pas la dissidence, là où le droit international permettrait dans une perspective anti-impérialiste, le progrès humain, soit la paix généralisée et le progrès social. Les structures européennes et étasuniennes, sont de surcroît trop imbriquées, et nos rapports au tiers monde trop similaires pour pouvoir envisager les deux puissances comme contre poids l’une de l’autre. Pour exemple en 2002 lors du coup d’état fomenté par la CIA contre Chavez  l’union européenne dans un premier temps manifesta sa confiance dans le gouvernement de transition.

En conclusion , rappelons que le droit procède de la création de règles  et il est à ce titre un phénomène social tandis que le devoir doit se considérer comme une obligation morale plus individuelle.
La préservation, des générations futures du fléau de la guerre, figure en préambule de la charte des Nations-Unies. Dès lors il ne peut y avoir de droit d’ingérence unilatérale, d’interventions militaires légitimes d’un pays dans un autre pays, sans l’accord de ce dernier et les conflits entre états doivent pouvoir être contrôlés par une instance internationale.
Aujourd’hui la maltraitance de notre humanité est telle que dépasser le stade de l’expérience communautaire dans une organisation alternative nous paraît parfois même impossible. Ne sombrons pas dans le relativisme culturel, pensons l’universalisme en dehors du néocolonialisme. Il est possible d’être parfaitement en accord avec des principes moraux « objectifs » tels que ceux de la déclaration universelle des droits de l’homme et ne pas l’être avec l’utilisation qui en est actuellement faite.
Nous ne pensons plus pouvoir envisager le « bien commun » sans horizon, et oublions que ce bien commun ne l’est réellement que lorsqu’il est précisément universalisable.
L’humanisme que nous revendiquons nous ordonne de ne pas renoncer à l’analyse des causes premières de notre dé-civilisation. La sincérité ne consiste donc pas seulement à croire ce que l’on dit, il faut aussi agir en conséquence. Seule l’effectivité du triptyque : Liberté Egalité Fraternité semble pouvoir donner force et vigueur à nos engagements dans la défense des droits de l’homme, de la paix, donc dans la lutte contre toutes les formes d’hégémonie. Espérons que l’émergence de nouveaux pays-continents nous entraînera  vers plus de pluralisme, dans une politique de coopération souvent évoquée mais jamais entamée.

Bibliographie :
Le droit d’ingérence, mutation de l’ordre international – Mario Bettati – Editions Odile Jacob
Impérialisme humanitaire, droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? – Jean Bricmont – Edition Aden
L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence – Immanuel Wallerstein – Demopolis
Le Monde diplomatique septembre 2011
Manière de voir n°120 Déc 2011/Janv 2012
Autre source : Wikipédia