Les logiciels libres : un exemple pour changer notre société ?

J’aimerais en introduction de cette planche procéder à un petit rappel que je n’ose pas qualifier d’historique puisqu’il s’agit de remonter simplement en arrière d’une trentaine d’année, mais qui replacé dans l’échelle du temps informatique je pourrais presque qualifier cette remontée dans le temps de « pré-historique »… :

Jusque dans les années 70 les constructeurs informatiques avaient pour habitude de former des groupes d’utilisateurs et de les inciter a partager entre eux leur expérience. Ces technologies étant réellement nouvelles, les seules formations existantes, étaient proposées par les fabricants. Ceux ci ont donc très vite mesuré l’intérêt que pouvait avoir l’apparition de véritables communautés d’utilisateurs, qui se transformaient pour certains d’entre eux en véritable évangélistes chargés non seulement de répandre la bonne parole mais aussi de révolter ainsi des informations importantes qui pouvaient ensuite être utilisées pour développer de nouveaux produits. Quelles années plus tard une célèbre société illustre parfaitement ce concept en utilisant dans sa communication le terme d’ «Apple Evangelist».

Tous les trucs et astuces, les modifications de logiciels pouvaient être échangés d’autant plus librement qu’à cette époque, seule la commercialisation de matériel était perçue comme une source de revenus potentiels.

Les logiciels étaient donc échangés, principalement dans les milieux universitaires, sans que quiconque ne prennent en compte l’aspect juridique des licences ou ne se soucie des droits d’auteurs. Il apparaissait comme normal que chacun puisse accéder au code source de ces logiciels.

Entre la fin des années 1970 et le début des années 80 se produit une véritable révolution technologique avec l’apparition du premier PC (Personnal Computer), l’ancêtre de celui que vous avez tous sur votre bureau aujourd’hui.

Dès 1976 Bill Gates, déclare : «Nous avons écrit le BASIC pour le 6800, nous écrivons l’APL pour le 8080 et le 6800 mais il est très peu stimulant de le mettre a disposition des hobbyists. Plus directement ce que vous faite est du vol». Les éditeurs de logiciels commencent donc à s’orienter tout naturellement vers la vente de licence d’utilisation.

Les logiciels sont donc progressivements vendus indépendamment du matériel sous une forme directement exécutable, et dès le début des années 1980, les logiciels ne sont plus disponibles que sous une forme commerciale et sous la protection de licences d’utilisation qui deviendront de plus en plus restrictives.

Les logiciels jusqu’alors librement échangés ne peuvent donc plus être partagés légalement. Il est désormais impossible d’améliorer ou même simplement d’étudier le fonctionnement de logiciels pourtant légitimement acquis.

Richard Stallman, un chercheur américain dans un laboratoire d’intelligence artificielle est particulièrement sensible à cette évolution puisqu’il ne lui est plus possible d’échanger des logiciels avec ses collègues qui travaillent sur les mêmes projets. Il décide donc en 1983 de créer le projet GNU (« Gnu’s Not Unix » GNU N’est pas UNIX) qui à pour objectif de construire un environnement informatique dans lequel la totalité des logiciels serait entièrement et librement partageables.

Parallèlement à ces développements informatiques, et sans trop rentrer dans les détails, Richard Stallman définit précisément la notion de logiciel libre et va progressivement créer un cadre juridique qui permet le libre partage d’un logiciel, tout en empêchant son intégration dans des produits non partageables.

Ces nouvelles licences d’utilisation permette à n’importe qui de diffuser librement un logiciel, de le modifier à la condition que les modifications effectuées soient elles mêmes soumises aux mêmes conditions.

C’est ainsi que naît la notion de logiciel libre, et de nombreux mécanismes juridiques complémentaires ont été mis en places pour protéger cette notion. Pour simplifier on considère actuellement que pour répondre à cette définition de «Logiciel Libre», 4 libertés fondamentales doivent être respectées:

  • La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages.
  • La liberté d’étudier le fonctionnement du programme.
  • La liberté de redistribuer des copies.
  • La liberté d’améliorer le programme et de publier ces améliorations.

     

Ces définitions impliquent donc la publication du code source mais contrairement à une idée répandue permettent la vente de logiciel libre. En effet, les logiciels libres ne sont pas forcément gratuits : Pour qu’un logiciel soit libre, chacun doit avoir le droit de le distribuer à n’importe quel prix. Dans les faits, la plupart des logiciels libres sont généralement diffusés gratuitement sur Internet, mais peuvent également être acheté. Dans ce cas l’achat donne généralement l’accès à une assistance technique, à une documentation imprimée ou à d’autres services.

En résumé et comme l’indique Richard Stallman pour bien faire comprendre ce qu’est un logiciel libre on peut comparer la différence entre un logiciel libre et un logiciel traditionnel non libre à une recette de gâteau :

«Selon le principe du libre, vous avez obtenu légalement cette recette par n’importe quel moyen (revue, bouche à oreille, Internet…), et vous avez le droit de la redistribuer à qui vous voulez . Vous pouvez également modifier cette recette pour votre usage personnel ou pour la redistribuer comme il vous plaît.

Selon le principe du logiciel non libre, c’est a dire selon la licence des logiciels commerciaux que vous avez l’habitude d’acheter, vous n’avez pas accès à la recette mais uniquement au gâteau déjà fait. Vous ne pouvez manger le gâteau que dans une seule cuisine, et personne d’autre que vous ne peut le manger. Même si la recette est fournie avec le gâteau, toute copie ou modification est interdite »

Maintenant que nous avons définit ce qu’est le logiciel libre et la façon dont il a été créé certains d’entres vous pensent peut être qu’il ne s’agit que de bricolages peu fiables produits par de doux utopistes qui ne vivent que devant leur écran en se faisant livrer des pizzas à domicile,en buvant du coca…

En fait il s’agit plutôt d’un mode de distribution, qui n’est nullement liés à la qualité du logiciel en question. Les exemples prouvant la grande qualité de certains logiciels libres ne manquent pas : Plus la moitié des serveurs Web mondiaux qui vous permettent de surfer sur Internet tournent sous «Apache», un logiciel libre. Tout utilisateur de Firefox a pu mesurer sa qualité, et peu après son lancement Microsoft a du réagir en catastrophe pour faire rattraper le retard à son logiciel concurrent Internet Explorer. Autre exemple, la suite bureautique Open Office, libre et gratuite n’a rien à envier à Microsoft Office qui lui est pourtant vendu environ 600 € en version complète. Tout les utilisateurs sont unanimes pour reconnaître la qualité et la fiabilité de Linux. Le mode de distribution et le prix n’ont donc absolument rien a voir avec les notions de performances ou de qualité.

De plus, plus un logiciel libre est diffusé et utilisé, plus sa qualité a tendance à croître puisque la communauté des utilisateurs fera remonter tout éventuel dysfonctionnement ou fera des suggestions d’amélioration très rapidement à une communauté de développeurs de plus en plus nombreuse.

Dans le milieux professionnel, l’investissement initial pour l’acquisition d’un logiciel libre étant minimal, cela peut permettre de débloquer un budget plus important à la formation des utilisateurs. De plus les mises a jours des logiciels libres étant bien entendu elles aussi gratuites, elles ont pour seul but réel d’améliorer le produit, d’apporter des fonctionnalités utiles et non pas comme priorité de faire passer l’utilisateur à la caisse le plus souvent possible en les rendant quasiment obligatoires pour continuer à utiliser le produit ou a bénéficier d’un support.

Près de 600 postes de l’Assemblée Nationale ont été équipé en logiciel et système d’exploitations libre. La Gendarmerie à également migré vers Open Office, et utilisera prochainement un système d’exploitation libre : « Ubuntu ».

Ces migrations sont parfaitement logiques et devraient même être obligatoires dans les secteurs dit « sensibles » : En effet, comment un Etat peut il accepter que ces données transitent par un logiciel sans que l’intégralité du code source ne puisse être examiné par des experts, c’est à dire sans avoir aucun droit de regard sur le processus utilisé pour traiter les données ? De plus, en disposant des sources, il est souvent plus rapide de maintenir un niveau de sécurité exigé en corrigeant plus facilement et plus rapidement une éventuelle faille ou de l’adapter à ses propres besoins.

Il n’apparaîtrait pas normal, même aux plus « libéraux » (au sens actuel, et économique du terme) d’entre vous, qu’une société qui exerce son activité dans un secteur concurrentiel soit assurée du succès de son produit avant même que celui ci ne soit lancé puisque le consommateur ne pourra pas le refuser à l’achat… C’est pourtant ce qui se passe avec les différentes versions de Windows par exemple. Si vous n’êtes pas convaincu, essayez, lors de l’achat d’un nouveau PC vendu par une grande marque avec Windows pré installé d’office, de vous faire rembourser le prix de Windows et des différents logiciels soit disant offerts avec votre nouvelle machine, si vous ne souhaitez pas les utiliser : Bon courage ! Pourtant que la «vente liée» ou «vente forcée» est interdite par notre législation….

Il existe une réelle économie du libre, et des éditeurs comme Redhat, ou Mandrake et les SSLL (Sociétés de Service en Logiciels Libres) ne sont pas des philanthropes mais des entreprises commerciales qui doivent donc être rentables et, qui parviennent à tirer leur épingle du jeu. De grandes entreprises internationales comme IBM, Novell, SAP, Oracle, Canonical investissent également dans le libre et en tirent profits.

Les géants de l’édition, ont parfaitement mesuré le risque que pouvait représenter pour eux le logiciel libre, et ont entrepris des opérations d’envergure pour contrer ce danger en cassant leur prix de vente de façon spectaculaire pour certaines collectivités par exemple, mais également d’une facon beaucoup plus sournoise, en essayant d’organiser la «brevetabilité» du logiciel ou de certaines fonctions : Par exemple Microsoft a breveté le «double clic» sur les PDA, ce qui veut dire concrètement qu’un éditeur de logiciel ne pourrait plus utiliser cette fonction connue de tous sans verser une redevance à Microsoft. Autre exemple, les campagnes actuelles en faveur des DRM (Digital Rights Management) c’est à dire la technologie qui permet de protéger les fichiers audio numériques : Sous couvert de protection des droits d’auteurs, ce qui est non seulement louable, mais à mon sens absolument indispensable, le but réel et non avoué est plutôt de limiter l’inter-opérabilité des fichiers entres les différents systèmes. Il deviendrait ainsi de plus en plus difficile d’échanger légalement des fichiers entre deux systèmes différents. Qu’il s’agisse de brevets ou de DRM, ces outils juridiques sont autant d’armes destinées à casser le modèle collaboratif qui permet le succès du logiciel libre.

Le but de cet exposé n’est ni de vous faire croire que tout est parfait et facile dans le logiciel libre. Changer ses habitudes de travail, sa façon de penser et d’agir par rapport à l’outil informatique nécessite un investissement personnel et n’est jamais sans conséquences. Il est bien évident qu’il ne faut pas espérer trouver un logiciel strictement identique sur l’une ou l’autre des plate formes, mais les variantes qui peuvent apparaître sont très souvent intéressantes et permettent de découvrir de nouvelles fonctionnalités ou de les utiliser différemment.

Il ne s’agit pas non plus de dénigrer les logiciels commerciaux : certains sont parfaitement maintenus et supportés par leurs éditeurs. Ici comme ailleurs, il est nécessaire de conserver sa propre capacité de jugement et de l’utiliser à bon escient, mais n’est il pas plus satisfaisant d’utiliser, de faire vivre des logiciels libres, en luttant ainsi contre des positions de quasi monopole, plutôt que d’utiliser des versions piratées de logiciels commerciaux pour lesquels vous n’aurez aucun support en cas de problème, et dans une certaine mesure de contribuer ainsi à accroître la notoriété et les parts de marchés des grands éditeurs concernés ?

L’intérêt dans cette démarche du logiciel libre n’est pas uniquement technique, mais également Humain. Le logiciel libre peut en effet jouer un rôle social : N’oublions pas que la fracture informatique et numérique reste une réalité non seulement en France mais également dans les pays qualifiés d’ émergents : L’utilisation d’un ordinateur avec toute une suite de logiciels adaptés est loin d’être à la portée de tous. Le logiciel libre apporte un élément de réponse puisqu’il permet de disposer totalement gratuitement et légalement de logiciels performants accompagnés des outils de formations nécessaires. De plus la communauté d’utilisateur éloignée de toute préoccupation mercantile permet de trouver très facilement des formations complémentaires et un support technique totalement gratuit.

La démarche du libre n’étant pas commerciale, le développement est optimisé pour fonctionner avec un minimum de ressources matérielles : En effet, l’objectif n’est pas d’amener l’utilisateur à remplacer rapidement son matériel par une configuration plus puissante pour bénéficier de nouvelles fonctionnalités, ce qui permet de pérenniser son équipement informatique et même de redonner une seconde vie à des machines jugées dépassées, ce qui peut tout à fait permettre à tous de s’équiper à moindre coût.

C’est un lieu commun que de dire : nous vivons dans une société de consommation et que cela n’est pas prêt de changer, que cela nous plaise ou non. Pour nous, citoyens, la question n’est pas de savoir s’il faut protéger tel ou tel intérêt privé mais d’ouvrir la réflexion sur le modèle de société que nous souhaitons construire et quelle part nous voulons laisser à la liberté, au libre arbitre.

Il ne peut pas y avoir d’un coté un «bon citoyen» et de l’autre un «mauvais consommateur» et bien entendu ceci ne se limite pas au secteur de l’informatique ou du logiciel. Est il cohérent de militer contre les délocalisations et de continuer à acheter des produits sans se préoccuper de leur provenance ou de leur conditions de fabrication ? Peut on s’insurger contre les bas salaires et continuer à faire ses courses dans les «Hard Discount» ou autre «Leclerc» alors que l’on connaît les conditions de travail et de rémunération du personnel qui y est employé. A t on le droit de s’insurger contre la mauvaise qualité de la télévision alors qu’il est si facile de changer de chaîne ou d’éteindre notre téléviseur ? Peut on être soit disant préoccupé par les problèmes d’environnement et continuer a utiliser sa voiture pour des petits parcours ? Peut on pester contre la société de consommation et systématiquement jeter plutôt que de réparer ? et je pourrais multiplier les questions de ce type quasiment à l’infini….

Peut être est il temps d’établir enfin une cohérence entre nos aspirations de citoyens et notre attitude de consommateur. L’exemple du logiciel libre n’est ici qu’un prétexte pour prouver que même si nous vivons dans une société dans laquelle les modèles économiques semblent parfaitement verrouillés, imposés, dans laquelle la puissance des plus importantes sociétés commerciales est supérieure à celle de certains états, il est toujours possible de résister, d’agir différemment, de trouver des alternatives, à la principale condition d’en faire une préoccupation constante et de le vouloir réellement. Il est vrai qu’une telle attitude a un coût, mais la Liberté n’a pas de prix…

Ceci nécessite bien sur une véritable éducation du consommateur pour qu’il sache choisir ses produits en expliquant se qui se passe réellement derrière les produits vendus, que ce soit en terme d’impact écologique, de condition de travail, d’éthique, de sécurité. Une telle attitude ne peut se développer que grâce à une école de qualité, ce qui prouve s’il en était besoin, que tous les sujets sur lesquels nous planchons sont étroitement liés : En effet comment espérer une prise de conscience collective des citoyens consommateur si a la base, l’école ne forme par des esprits critiques, autonomes, curieux et capables d’aller chercher la bonne information, de l’analyser et de la recouper.

Une telle formation et information étant très éloignés des intérêts des grands groupes qui préféreraient voir sortir de l’école des « cerveaux disponibles » et malléables. Ceci permet peut être de mieux percevoir et comprendre les pressions qui pèsent actuellement sur l ‘école publique, sur la culture, sur l’information.

Ce qui a été réalisé dans le secteur de l’ informatique, fasse à des mastodontes économiques l’est obligatoirement dans tous les autres secteurs. Devenir ce que l’on pourrait appeler de réels «Conso-Citoyens» , c’est à dire maîtriser réellement notre consommation et l’orienter en adéquation avec nos aspirations et nos idées est un enjeux majeur pour notre avenir et peut être une des seules armes utilisable par chacun d’entre nous pour orienter l’évolution de notre société…