Les maçons creusois

Les voyages, le travail, la fraternité, la justice, l’injustice, l’égoïsme, la souffrance, la misère, la révolte, la république, la lutte émailleront ce texte. C’est facile de jouer sur ce qui peut apparaître comme un titre ambigu, « Les maçons creusois », mais lesquels ? Les « spéculatifs » ou les « opératifs »? Il s’agit essentiellement des seconds, de ces hommes qui appartenaient à cette classe ouvrière opprimée, exploitée et qui pour bon nombre d’entre eux faisaient leurs les principes républicains ainsi que les idées socialistes. Idéaux qui, parfois, se confondaient, se confondent et se confondront, encore longtemps, je l’espère, avec ceux de la Franc-Maçonnerie.

Avant de pénétrer dans le vif du sujet, il n’est peut-être pas inutile de situer, géographiquement, le département de la Creuse. Il est créé par la Constituante en janvier 1790 , constitué des anciennes provinces de la Haute-Marche, de la Basse-Marche, de la Combraille et du Franc-Alleu. Avec la Haute-Vienne et la Corrèze, l’ensemble forme la région du Limousin. La superficie de la Creuse est de 5565 km2, le point le plus haut est à 900 mètres. Le département est situé  à environ 350 kms au sud de Paris.

Depuis toujours, la Creuse est un département assez pauvre, vraisemblablement en raison d’un sol très calcaire et peu fertile. On y pratique plutôt l’élevage que la culture. La misère est sans doute l’une (pas la seule) des raisons qui explique, depuis le moyen âge, cette immigration masculine vers d’autres contrées pour aller travailler dans le bâtiment. Vers d’autres contrées, en effet, car l’on s’imagine souvent que Paris était la seule destination des immigrants alors qu’ils se rendaient également dans d’autres grandes villes françaises et même jusqu’en Espagne. Il existe peu ou pas, de documentation sur le phénomène migratoire des maçons avant le XIX siècle. Même, pour cette période, si incontestablement les écrits, études ou biographies sont plus nombreux, il n’y a pas pour autant profusion. Souvent, ce que l’on retient de la Creuse, se limite aux tapisseries d’Aubusson, au fondu (plat local à base de fromage) et à l’œuvre de notre Frère Martin Nadaud, maçon opératif et spéculatif. Par conséquent ce travail portera plus sur le XIX siècle.

Lorsque l’on évoque les maçons creusois, ce qui a le plus marqué la mémoire collective et même encore aujourd’hui, c’est le trajet effectué par ceux-ci, à pied, pour se rendre à Paris, à Lyon ou dans d’autres régions. Ce voyage de la Creuse à Paris (ou ailleurs) n’était-il pas vécu par les jeunes enfants de treize ou quatorze ans à peine comme le passage dans le monde adulte ? Au Moyen-Age, les maîtres quittaient le pays accompagnés des ouvriers pour aller travailler sur les chantiers. Bon nombre d’entre eux appartenaient à des sociétés de compagnonnage. Les choses évoluèrent et avec la loi Le Chapelier, le compagnonnage, sans disparaître pour autant, vit son influence se réduire considérablement. Au 19ème siècle les postulants à des emplois dans le bâtiment se regroupaient par cantons pour faire la route et en mars quittaient leurs foyers pour aller travailler là où la main d’œuvre était nécessaire. En 1846 un recensement évalue à 12 % de la population totale du département le nombre de migrants. Ce chiffre est élevé d’autant qu’il faut avoir à l’esprit que si dans certaines communes le nombre était inférieur à cette évaluation, par contre dans d’autres il pouvait être largement supérieur. Il va également de soi que seuls les hommes et les jeunes garçons étaient concernés par ce mouvement. Les femmes, les jeunes filles, les jeunes enfants restaient au pays et devaient se débrouiller pour faire tourner leurs petites exploitations en leur absence. Ces maçons qui partaient n’étaient pas tous forcément dans une grande misère. La décision de « manier la truelle » pouvait être motivée par la volonté de gagner un peu plus d’argent dans le but d’agrandir la propriété familiale, de régler une dette, même de réussir socialement.
Dans son ouvrage autobiographique, « Léonard maçon de la Creuse », Martin Nadaud évoque son départ avec son père pour Paris, les adieux déchirants à la famille, à ses camarades qui eux partent pour Lyon. Il parle de ses habits neufs, « ensemble raide comme du carton et qui paralyse presque tous les mouvements du corps » et les gros souliers qui ne tardent pas à lui écorcher les pieds. Le voyage dure une semaine, les groupes de « marcheurs » comptent 20 à 30 individus. De vastes chambres ont été réservées avant  le départ dans des auberges par un maçon en qui tous ont confiance. Il arrive aussi qu’ils passent la nuit dans des granges. 50 à 60 kms  par jour, à pied! Parfois, ils utilisent, le service de charrettes tirées par des chevaux ou, arrivés à Orléans montent dans la voiture publique appelée « patache ». Plus tard le chemin de fer leur enlèvera un peu de fatigue. Le trajet est aussi l’occasion de quelques rixes avec les gars de l’Indre (département voisin) qui leur reprochent, à juste titre,  d’être bruyants lorsqu’ils poussent le fameux cri : « hif hif hif  ouf ouf » tôt le matin, au moment du départ pour une nouvelle étape, de piétiner les cultures en coupant à travers champs. Et il suffit, parfois, de quelques mots moqueurs  considérés comme insultants, par exemple : « mangeurs de châtaignes » pour que les vaillants maçons posent leurs sacs à terre et ne règlent cet affront à coups de pieds et de poings !  Puis bien sur, il y a les contrôles tracassiers de la gendarmerie.

Arrivés dans la capitale, nos creusois, se rendront dans les différents « garnis », généralement situés dans les quartiers centraux de Paris où ils trouveront la soupe pour le soir ainsi que le coucher. Parfois, les tenanciers de ces lieux sont des compatriotes, anciens maçons, reconvertis en « marchands de sommeil ». Le prix pour une nuit est variable et en rapport avec l’état, le  confort (ou plutôt l’absence de celui-ci) de ces endroits. Les chambres peuvent contenir de vingt à trente places, équipées de lits, mais de la paille peut tout aussi bien faire l’affaire. La saleté y est telle que souvent les maçons en rentrant, épuisés, du chantier préfèrent se coucher  tout habillés ! La promiscuité y est totale. Le manque d’espace, d’intimité, d’hygiène, la saleté, les odeurs font aussi, avec le labeur, partie du quotidien. Ces endroits sont de formidables terrains pour toutes les infections, les épidémies, toutes les maladies. D’ailleurs, en 1832 le choléra fera de terribles ravages parmi les ouvriers. On peut retrouver la description de ces quartiers misérables dans les ouvrages d’écrivains de cette époque comme Hugo ou Sue. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le quartier de l’Hôtel de Ville, avec  toutes ces vieilles bâtisses, ces petites ruelles sombres, sales, puantes occupées par des milliers de prolétaires. Le Paris de cette époque n’a plus grand chose de commun avec celui voulu par Rambuteau puis Haussmann et en grande partie construit par nos maçons.

C’est place de Grève (aujourd’hui place de l’Hôtel de Ville) que les maçons se rendent le matin pour se faire employer. Une fois le travail décroché il est de tradition que le nouveau offre sa tournée à ses camarades de chantier. Il est aussi possible d’être intégré dans une équipe après avoir été recommandé par une connaissance. Les entreprises sont pour la plupart de taille modeste, elles ne comptent bien souvent guère plus d’une dizaine de salariés. Tous les corps de métiers, bien sur, sont représentés et il existe une hiérarchie chez les ouvriers du bâtiment que chacun souhaite grimper. En bas de l’échelle on trouve  le « goujat » chargé de servir les adultes, le « limousinant », lui, réalise les travaux de gros oeuvre, le « compagnon » travaille le plâtre, ce qui exige plus d’habileté et le « Maître compagnon », qui est le chef de chantier. Les conditions de travail sont terribles ! Le chantier peut-être situé  jusqu’à deux heures de marche du lieu ou loge le maçon et le trajet, évidemment, se fait à pied ! Les journées sont longues, onze heures par jour, les accidents de travail fréquents et aucune législation ne protége l’ouvrier contre ceux-ci ou contre la maladie ! Il n’existe pas, bien sur,  de protection contre les période de chômage. La solidarité est parfois présente entre les membres originaires d’une même commune mais les rivalités sont fréquentes avec les ouvriers venant d’autres pays, même vis à vis de maçons simplement issus d’un autre canton du département. Néanmoins, les ouvriers creusois essaient de se distraire un peu ou de mettre le peu de temps libre dont ils disposent pour apprendre à lire et à écrire. A cette époque l’analphabétisme touche la grande majorité des ouvriers. Peu nombreux sont ceux sachant signer leur nom et encore moins nombreux ceux sachant lire et écrire. Certains fréquentent des salles de sport, comme Martin Nadaud, où l’on pratique le chausson, un sport de combat. Le « bal musette » est assez prisé. Malheureusement, les immigrés marchois n’ont guère de succès auprès des femmes. Ils sont à leur goût, mal vêtus, sales, grossiers, ne s’expriment pas assez bien et l’on se moque de leur accent. Pour les Creusois partis faire leur « campagne » sur Lyon, l’accueil est meilleur. Les « Younas », nom donné aux maçons creusois par les habitants du Rhône, la considération y est plus grande, peut-être, justement en raison de leur origine également provinciale ? Ils ont la réputation d’être sérieux, courageux, d’avoir de bonnes mœurs et d’être économes.

En 1830 année pendant laquelle des petits changements politiques se produisent, une crise économique importante frappe le bâtiment. Les maçons manifestent et réclament le départ de leurs collègues étrangers venus, pour un certain nombre d’entre eux, d’Allemagne ou de Belgique. Toute cette misère génère aussi des mouvements revendicatifs. A Lyon, en novembre 1831, nombreux sont les maçons Creusois à se joindre aux canuts sous les plis des drapeaux noirs portant la fameuse phrase : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » afin de réclamer des améliorations salariales. Face à cette conscience de classe qui prend forme et se développe au sein du monde ouvrier, Casimir Périer, président du conseil sous le gouvernement Louis Philippard écrit dans un journal en novembre 1831, je cite : « Il faut que les ouvriers sachent bien qu’il n’y a de remèdes pour eux  que la patience et la résignation ». A Paris, des mouvements de grève importants éclatent en 1847, le ministre de l’intérieur fait intervenir la troupe et arrête de très nombreux ouvriers maçons. Pendant la Commune de Paris, en 1871, les creusois participent très activement au mouvement. Ils forment probablement le groupe issu de la province qui laisse le plus grand nombre de combattants assassinés par le gouvernement bourgeois pseudo-républicain replié à Versailles. On le voit, les maçons Creusois ne sont pas indifférents au monde qui les entoure, aux mouvements sociaux ou politiques. En 1830, en 1848, pendant la Commune, ils sont là, conscients de leurs intérêts de classe, généreux pour défendre des idéaux plus justes, plus égalitaires. Il est évident qu’ils firent beaucoup pour propager les valeurs républicaines, sociales et laïques dans leur département natal.

Lorsque le maçon revient, au mois de novembre, dans son village à la fin de sa campagne, mais parfois après deux ou trois ans d’absence, il est difficile d’imaginer sa joie et celle de ses proches. Pour la famille le retour au pays, au delà du fait de retrouver un père, un frère, un mari, un fils aimé, c’est aussi l’occasion de recevoir quelques jolis cadeaux et l’argent que le migrant rapporte avec lui. Une somme plus ou moins conséquente qui pourra être utilisée en partie ou en totalité afin de régler de vieilles dettes, de doter une sœur, d’acheter du terrain, du bétail, d’améliorer le quotidien. Si le maçon creusois est méprisé dans la capitale, il n’en va pas de même chez lui. Pendant les veillées qui se déroulent dans la pièce principale, souvent assez sombre près d’un bon feu de cheminée où grillent des châtaignes, on lui demande de raconter sa vie à Paris. Il se prête volontiers au jeu et sous le regard admiratif des plus jeunes, impatients de l’imiter et des jeunes filles, il parle, relate des anecdotes, enjolive  certains épisodes de son existence pour épater son auditoire. Le retour est aussi l’occasion pour les plus jeunes d’aller au bal vêtus de beaux habits, qui semblent neufs, mais achetés dans des friperies aux Halles ou au Temple. A la nuit tombée, ils partent danser la bourrée jouée par un vielleux ou un violoneux et en profitent pour faire la cour à des demoiselles pleines d’admiration. Ils profiteront, peut-être, de leur séjour pour se marier et faire des enfants qu’ils ne retrouveront ou découvriront  que l’année suivante car en mars ils devront retourner sur les chantiers. C’est vers 1880 que ces mouvements migratoires réguliers cesseront. La généralisation du chemin de fer permettra aux familles de rejoindre « le chef de famille ». Ce sera la fin d’une époque, mais l’épopée des maçons restera gravée dans la mémoire creusoise.

Quelques mots sur Martin Nadaud. Il est parti, comme beaucoup de ses camarades, très jeune, avec son père pour Paris. Il avait appris à lire et à écrire, ce qui lui permettait de donner quelques cours a ses compagnons de travail. Assez rapidement il manifesta de l’intérêt pour les débats d’idées dans le domaine social et politique. Après un premier échec électoral en 1848, il fut élu député en 1849 mais fut victime de la répression Bonapartiste suite au coup d’état du 2 décembre 1851.Il s’exila en Angleterre où il travailla comme maçon, puis comme professeur de français jusqu’en 1870.  Ami de Gambetta, il fit carrière sous la troisième république en occupant divers postes, préfet, député, questeur à l’Assemblée Nationale. Il avait des idées laïques, anticléricales fermes, claires mais des positions dans le domaine social et économique assez peu audacieuses. Il reste, malgré tout, le personnage emblématique de la Creuse et son autobiographie « Léonard maçon de la Creuse » est une œuvre de référence sur la vie ouvrière, politique, sociale de cette époque. Enfin, il faut savoir que c’est lui l’auteur de la célèbre petite phrase : « Quand le bâtiment va, tout va »!

En conclusion. Lorsque l’on se penche sur ce qu’était la vie terrible, les conditions de travail, de logement des émigrants creusois et de la plupart des ouvriers de cette époque, il parait difficile de ne pas faire de comparaison avec la période actuelle en France.  Mais la situation des ouvriers aujourd’hui n’est pas pour autant comparable avec celle d’un travailleur de cette époque,  pourquoi ? Parce que subitement les élites sont devenues humanistes ? Non ! Simplement, le peuple s’est battu, a fait des grèves, des manifestations et est ainsi parvenu à arracher des améliorations, mais l’amélioration des conditions d’existence représentaient aussi une nécessité économique pour les dirigeants. La situation de beaucoup d’entre nous est ou sera précaire demain. Il faut garder à l’esprit que ceux qui dominent le monde ont toujours les mêmes idées, pour preuve celle qui a déclaré : «  La vie, l’amour, la santé sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » .