Le communalisme

Les raisons pour lesquelles j’ai opté de présenté une planche sur le parallélisme qui existe entre le communalisme tel qu’il existe dans certains pays dits multicommunautaires comme l’Inde, Maurice, le Liban et bien d’autres et le communautarisme qui se met très graduellement mais sûrement en France est que, une fois mis en place, toutes les dérives sont possibles. Contrairement à ce que nous pouvons penser ce n’est pas un phénomène social marginal mais un processus graduel, global et souvent irréversible de segmentation du tissu social. C’est une autre vision du social qui se met en place et elle s’immisce dans tous les aspects des relations sociales: de la politique étrangère jusqu’aux moindres détails des habitudes de consommation.

Je structurerai ma planche en trois phases :

La définition des termes et les implications réelles de ces termes
La mise en place constitutionnalisée du communautarisme à Maurice et l’amorce de ce processus en France
En dernière partie j’essaierai de démontrer pourquoi et comment la Franc-maçonnerie est très certainement le dernier refuge d’où on peut résister à ce retour en arrière dans un obscurantisme médiévale

Les termes

Le terme de communalisme, utilisé surtout en Inde et à Maurice, n’a strictement rien à voir avec le même terme tel qu’il est utilisé en France. Ici, il se réfère à des structures locales de pouvoir, on parle d’inter-communalité, des collectivités intercommunales et le point d’appui est la communauté entendue comme commune administrative de voisinage.

Le communalisme, dans le sens mauricien ou indien du terme, pointe au contraire aux « spécificités » entre guillemets de plusieurs groupes d’hommes qui co-existent au sein d’une même structure politique. L’origine du mot provient de l’Inde, où lors des premières émeutes entre Hindous et Musulmans on l’a utilisé pour désigner les relations entre ces deux communautés. Ce terme est anglo-saxon et découle de leur pratique coloniale qui impliquait que dans les colonies acquises chaque culture garde ses traditions, us, coutumes et religions et ne se mélange pas avec les autres. La colonisation britannique est ségrégationniste à l’inverse de la colonisation française qui est en principe assimilationniste (« Nos ancêtres les Gaulois »).

La mise en place du communalisme à Maurice

Colonie française jusqu’en 1810, Maurice passa sous contrôle britannique après la capture de l’île par les Anglais qui s’engageaient à respecter toutes les religions, coutumes et us qui y existaient tandis qu’eux n’en garderaient que le contrôle politique et administratif. La configuration ethnique de l’île était beaucoup plus simple qu’elle ne l’est maintenant : une société esclavagiste avec une poignée de colons français, une grande majorité d’esclaves de plusieurs parties d’Afrique et un petite groupe de métis et d’esclaves affranchis.

La fin de la traite des esclaves appliquée dès la prise de possession de l’île par les anglais et l’abolition, en 1835, de l’esclavage virent les ex-esclaves quitter les plantations sucrières auxquelles ils étaient rattachés. L’importation des « coolies » – travailleurs engagés – de l’Inde commença alors et en quelques décennies quelques 500 000 « coolies » furent importés. Et c’est toute la configuration ethnique et sociale de l’île qui avait changé. La dernière vague de migrants est celle des Chinois fuyant la Chine impériale décadente ou le régime de Chang Kai Sek ou l’arrivée du communisme.

Le processus de décolonisation entrepris par le parti travailliste anglais après la Deuxième guerre mondiale amena les anglais à entamer les pourparlers en vue de l’accession de l’île à l’autonomie et ensuite à l’indépendance. Le problème du communalisme dans sa forme politique commencèrent à se poser vraiment à partir de cette période car jusqu’ici, aucun des groupes ethniques n’avaient le pouvoir détenu par les anglais, mais avec l’option d’indépendance beaucoup ont commencé à se demander quel groupe prendrait le pouvoir. C’est le début de ce qui amènera la constitutionnalisation du communalisme.

La constitutionnalisation du communalisme

Dans la logique des britanniques, il fallait réconcilier deux logiques : d’une part que chaque individu puisse voter en tant qu’individu citoyen et d’autre part que tous les groupes ethniques soient certains d’être représentés au parlement. La dispersion spatiale des groupes fait qu’une première tentative de découper les circonscriptions de sorte que chacun vote en tant qu’individu mais qu’au final toutes les ethnies soient représentées a échoué. Les sino-mauriciens et les franco-mauriciens, comme on les dénommait alors, sont de l’ordre de 3% dans l’île et suffisamment éparpillés dans l’île pour être sûrs de ne pas pouvoir faire entrer quelqu’un de leur groupe au parlement. Aussi les anglais optèrent finalement pour un système constitutionnel avec 70 députés dont 62 sont élus directement par les votants et 8 députés appelés les « best-losers » qui sont eux nommés les candidats non-élus afin de faire en sorte que la composition du parlement se rapproche le plus possible de la configuration ethnique globale du pays. Ce sont des calculs très complexes qui sont alors faits et la nomination des « best-losers » se font en deux étapes, une première voit la nomination des meilleurs candidats perdants selon leur origine ethnique, ce qui bouleverse le rapport entre les partis politiques et la deuxième étape nomme les 4 derniers députés selon leur appartenance politique pour rétablir le rapport issu des urnes et en bouleversant le moins possible l’équilibre ethnique. Ces députés ou plutôt nominés sont appelés « ceux qui sont entrés au parlement par la fenêtre ».

Ce système de « Best-looser » est dans un annexe à la constitution alors que toute la procédure électoral est dans le corps même de la constitution. Souvent dénommé système correctif, il n’est pas censé être le processus majeur, mais ses conséquences sont que les candidats aux élections doivent sous peine d’inéligibilité déclarer leur appartenance communale. La conséquence est également que la constitution a dû définir ce qu’une communauté. C’est dans ce même annexe que sont définis les communautés. Quatre communautés sont reconnues : une communauté hindoue, une communauté musulmane, une communauté sino-mauricienne et tous ceux qui ne semblent appartenir à aucune des trois premières sont considérés comme appartenant à une quatrième dénommée « Population générale ».

La classification ethnique et communautaire

Ainsi, officiellement ne sont reconnues que 4 communautés. La communauté dite « Population Générale » comprend aussi bien les franco-mauriciens, descendants des maîtres d’esclaves, que les descendants des esclaves, soit deux groupes qui n’ont rien de commun ni type physique ni condition socio-économique ni origine « raciale » si ce n’est la religion catholique. D’ailleurs il y a des fortes pressions de la part l’église actuellement pour amender la constitution et le nommer communauté chrétienne. C’est une communauté, entre guillemets, qui est plus un fourre-tout, comme certains le dénomment à Maurice la communauté des « ni-ni ».

Les lignes de démarcation entre les groupes ethniques sont on ne peut plus floues et les métissages et autres échanges culturels sinon cultuels qu’il y a eu dans le passé, avant que les groupes ne se renferment plus hermétiquement font qu’aucun critère ne peut délimiter réellement les groupes. Si on prend la religion ça ne colle pas car les sino-mauriciens sont à 90% ou 95% catholiques comme les franco-mauriciens et les créoles. Si on prend l’origine géographique des ancêtres comme critère, on serait obligé de classer les hindous avec les musulmans car ils viennent pour les deux groupes des mêmes régions, voir mêmes villes de l’Inde. Toutefois, les Tamouls qui font pression pour être reconnus comme une communauté différente de la communauté hindoue sont pour une bonne partie aussi christianisés.

Les notions d’ethnicité, communauté, groupes socio-culturels, ne rendent en aucune façon compte de la réalité sociale. D’ailleurs les classifications officielles utilisés lors des recensements n’ont pas cessé d’évoluer au cours de l’histoire. A la période française c’était surtout des termes indiquant les origines géographiques : Malabars, esclaves de Madagascar, esclaves de Guinée, etc. C’est le reflet d’une société esclavagiste. Avec les anglais, cette classification a évolué pour finalement donner un classement en trois grands groupes (Sino-Mauriciens, Indo-Mauriciens (musulmans et hindous compris) et population générale) et la dernière modification a été quand les musulmans ont demandé à être considérés comme une communauté séparée et on a eu d’un côté la communauté hindoue et de l’autre la communauté musulmane.

On peut penser que ces notions de communauté ne sont ni éternelles ni statiques. L’anthropologue Frederik Barth estime que dans l’ethnicité ou le communautarisme ce sont plus les frontières ethniques qui sont importantes et pas ce qu’elles renferment. Et ces frontières sont mentales et, en conséquence, sociales. Le rôle du politique est précisément de déplacer ces frontières selon ses intérêts.

Le quotidien du communalisme

Du point de vue juridique, social ou économique, la reconnaissance de la diversité des groupes qui composent une société et son inscription constitutionnelle posent des problèmes pratiques :

Le lundi de Pâques peut être un jour férié optionnelle pour les catholiques à Maurice, mais pas un jour férié national. Certains décident de travailler d’autres non et c’est légal. Par contre, le taux d’absentéisme est pratiquement de 100% et la résultat est que toute les structures socio-économiques sont paralysées ce jour-là car cela représente presque 35% d’absents (toutes les banques sont fermées)
Il y a eu un certain moment une « Muslim Personnal Law (MPL)» qui donnait aux imams le droit de reconnaître le mariage musulman comme un mariage légal du point de vue de la législation mauricienne. Heureusement abolie, cette loi particulière qui ne s’applique qu’au Musulman a soulevé beaucoup de tensions. Les camions poubelles de la Municipalité de Port Louis (sigle MPL) ont été brûlés parce qu’ils portaient un sigle qui était le même que la Loi Personnelle Musulmane.
Les Tamouls ont fait des manifestations monstres pour forcer le gouvernement à re-éditer de nouveaux billets de banque parce que l’écriture en langue tamoule sur ces nouveaux billets arrivait en deuxième position après l’hindi qui était jusqu’ici en deuxième position. Le gouvernement a cédé et re-édité de nouveaux billets.
Le casino de Port Louis a brûlé victime d’un attentat parce que situé à proximité de la grande mosquée de la capitale
Des lieux de prière ont été installés dans différents hôpitaux publics
Les voitures Honda vendues par des distributeurs mauriciens d’origine chinoise sont plus achetées par les sino-mauriciens alors que les voitures Proton fabriquées en Indonésie le sont par des Musulmans. D’ailleurs Proton va commercialiser une voiture islamique avec une boîte à Coran comme il y a des boîtes à gants
Les ambassadeurs du pays sont nommés selon les communautés, les créoles descendants des esclaves en Afrique, un sino-mauricien en Chine, un Hindou en Inde et des Musulmans au moyen orient et au Pakistan, des franco-mauriciens à Paris et plus généralement en Europe.

La liste est longue des pratiques de consommation différentielles selon les origines communautaires : Shell (Chrétien) ou Indian Oil (Hindou), Coca-cola (Franco-mauricien) ou bien Pepsi-Cola (musulman). L’athéisme n’existe pas dans la société mauricienne ou alors c’est le diable en personne.

Même s’il est vrai que la liberté de croyance est reconnue dans l’article premier de la constitution, l’annexe de la constitution qui reconnaît des communautés a complètement occulté cet article premier dans les faits. Ainsi les différentes religions reconnues reçoivent des subventions de l’Etat et celles qui ne sont pas reconnues en tant que religions (la religion tamoule considérée jusqu’ici comme une variante de l’hindouisme) reçoivent des subventions à travers les associations socio-culturelles.

Le communautarisme sarkoziste

Plusieurs développements récents dans la politique française incitent à une réflexion en profondeur :

La déclaration dans les vœux de bonne année du Président qui appelle à un préambule de la constitution française reconnaissant le respect des Femmes et de la diversité en France. Cela ressemble trop à l’annexe de la constitution mauricienne qui classe la société en groupes distincts. Le respect des Droits de l’Homme en général, homme ou femme, blanc bleu ou beur, couvre déjà ça. A entrer dans des spécificités, on tombe dans le ridicule, on a à Maurice une loi interdisant de frapper sa femme ou concubine, comme si pour les hommes ou pour les autres femmes on peut y aller.

Une deuxième proposition dans ces mêmes vœux de bonne année du Président est la création d’une loi/juridiction pour les étrangers comme il en existe une spécifique pour le travail. Cela fait penser qu’à long terme on pourrait avoir une juxtaposition de lois spécifiques à chaque communauté comme le Muslim Personal Law.

Une troisième proposition de Sarkozy est le droit d’inclure les données ethniques dans les statistiques. C’est d’autant plus effrayant que le recoupement des différentes bases de donnes (comme celle de la détection de la pré-délinquance à la maternelle) peut vraiment aboutir à des listes cibles dans le sens réel du terme. Cette proposition n’a pas été validée par le Conseil Constitutionnel, mais la base de données des enfants l’a été et indirectement on peut connaître l’origine des parents.

Ainsi, le communalisme ou communautarisme, avance toujours masqué. Une petite loi qui a l’air de provenir d’une bonne intention au début, mais dont l’application implique la mise en œuvre de toute une batterie d’arsenal juridique.

La franc-maçonnerie

Quelles relations entre la franc-maçonnerie et le communautarisme ? Ce n’est pas seulement une question d’importance mais une question vitale dans le sens où l’essence même du communautarisme est une humanité segmentée, une vision du monde où tous les hommes sont classifiés et compartimentés. Or la citoyenneté prônée par la franc-maçonnerie est incompatible avec ces ruptures proposées.

Les idéologies de gauches des années 1970s – 80s prônaient de remplacer la lutte des races à Maurice par la lutte des classes, soit un déplacement des frontières qui soit plus conforme à la réalité sociale, selon les militants. Beaucoup d’entre nous se sont rendus compte que les choses ne se sont pas passées comme on l’aurait voulu. Actuellement, non seulement ces idéologies comme des monuments préhistoriques mais en sus aucune des structures qui étaient supposées combattre ces ruptures « verticales » telles qu’on les nommait dans la terminologie marxiste par opposition aux ruptures horizontales que sont les stratifications de classes, n’a vraiment survécu. Le MMM – Mouvement Militant Mauricien – une des principales structures de gauche est parvenu plusieurs fois au pouvoir depuis sa création en 1969 et n’a rien pu faire contre cette marche inéluctable vers une société éclatée. Au contraire, la politique officielle a été de dire que le MMM est contre le communalisme et toute forme de discrimination mais qu’il faut faire avec et que l’arme à utiliser est précisément un « communalisme scientifique » pour combattre le communalisme tout court.

Les différentes tendances de cette vraie lame de fond contre le communalisme et tout autre forme de racisme ont chacune réintégrer la machinerie gouvernementale chacun selon ses origines souvent car aucune structure intercommunautaire n’existe réellement.  Les maoïstes dans le business ou dans la haute administration de l’Etat, les trotskystes dans d’autres secteurs souvent juridiques, etc. Et ce qui m’a vraiment étonné a été de rencontrer lors d’une tenue à Tana des camarades, comme on s’interpellait à cette période, perdus de vue depuis bientôt 30 ans et qui ont eu les mêmes parcours de réflexion.