Le capitalisme est-il moral?

J’ai mis à profit la période estivale plus propice à la réflexion et l’occasion  de centrer cette réflexion m’a été donnée par un bouquiniste sur le marché de St-Gildas-de-Rhuys dans le Golfe du Morbihan où j’ai trouvé pour la modique de somme de 2€, modeste obole d’absence, le livre d’André Comte-Sponville « Le capitalisme est-il moral ? » aux éditions Le Livre de Poche. Ce cher bouquiniste éclairé aurait pu me dissuader d’acquérir l’ouvrage en question en me disant, sur le ton de la confidence, que la réponse à la question est NON ! Il avait raison mais pas forcément dans le sens qu’il voulait bien suggérer. Notons au passage qu’il a prestement empoché les 2€ néanmoins.  Il va de soi que mon choix a été influencé par le travail de notre F:. il y quelques mois. Le travail que  j’ai fait ne correspond pas à une  étude approfondie du sujet. J’ai lu tranquillement ce livre et ai souligné certains passages pour leur pertinence, l’idée nouvelle pour moi qui y était tracée ou simplement parce qu’il me confortait dans mes positions et mes choix.  Je vais essayer cependant de vous restituer une vision synthétique de ce qu’André Comte-Sponville développe avec clarté et grand talent. « Le capitalisme est il moral ? » rassemble les propos tenus par l’auteur lors des conférences qu’il a fait devant des étudiants et enseignants d’école de commerce ou management, des cadres d’entreprise, etc. L’objectif est de fournir une grille de lecture claire face à la complexité croissante (intellectuelle, scientifique, globalisation économique, mondialisation politique).

Avant d’aborder la question titre, l’auteur s’intéresse au retour de la morale.

La question morale « que dois-je faire » se pose à tout un chacun. Elle est à nouveau d’actualité depuis plusieurs années. En effet, l’utopie tenait lieu de morale pour la génération des années 60-70 (il est interdit d’interdire…)  alors que pour les jeunes des années 80-2000, c’est la morale qui tendait à remplacer l’utopie. Le grand danger est que cette morale risquait de remplacer, ou tenir lieu de politique.

Dans les années 60-70,  génération des soixante-huitards, dominait l’idéologie du tout politique. L’apolitisme était une curiosité rare. Une action paraissait moralement si elle était politiquement juste. La politique tenait lieu de morale et suffisait à tout. Vingt ans plus tard, la jeunesse est passée de Che Guevara et du général de Gaulle aux Guignols de l’info et l’Abbé Pierre (au fait a-t-il un fils ?). les restos du cœur, Médecins sans frontières et SOS Racisme ont remplacé la Révolution. Une bonne morale paraît une politique suffisante. Ces 2 générations ont commis 2 erreurs : la politique ne pouvait tenir lieu de morale il y a 30 ans mais les Restos du cœur ne feront pas plus reculer la misère, le chômage, l’exclusion que l’humanitaire ne peut tenir lieu de politique étrangère pas plus que l’antiracisme (ou le racisme d’ailleurs) ne peut remplacer une politique de l’immigration : La morale et la politique sont 2 choses différentes.

On peut considérer que les grands mouvements de la génération morale tels les restos du cœur, SOS Racisme, etc.  sont bien installés aujourd’hui mais ont perdu de leur aura initiale. Or, chacun d’entre nous a en mémoire le succès retentissant des JMJ (Paris puis Rome…). Cela pourrait être le signe qu’après la génération du tout politique, après la génération du tout moral/tout humanitaire se dessine une génération spirituelle. Nous sommes passés de la question morale (« que dois-je faire ? en particulier pour les plus pauvres) à la question spirituelle (quel est le sens de ta vie ?). Ces 2 questions sont liées mais néanmoins résolument distinctes.  Je vous propose une pause : Rions un peu avec Michel Serres qui raconte « il y a 30 ans, lorsque je voulais intéresser mes étudiants je leur parlais politique ; lorsque je voulais les faire rire je leur parlais religion. Aujourd’hui, c’est l’inverse… ». Mon commentaire : Spirituel, Isnt’it ? Revenons à nos moutons : la question est de savoir si la spiritualité peut transformer la société. Si oui,  cela revient à penser que nous devons nous améliorer nous-mêmes avant d’améliorer la société (cela me rappelle quelque chose mais quoi ?…) or toute l’histoire prouve que la transformation de la société est largement indépendante de la spiritualité ou du travail sur soi.  Et l’inverse est tout aussi vrai d’ailleurs : la sagesse ne tient pas lieu de politique, pas plus que la politique ne peut tenir lieu de sagesse.

Le triomphe du capitalisme dans les années 90 (effondrement du bloc soviétique) peut expliquer le retour de la morale car le capitalisme n’a pas besoin de sens pour fonctionner alors que les individus et les civilisations si.  Facteur aggravant : la mort « sociale » de Dieu fait qu’il ne répond plus à la question morale « que dois je faire ? » : la religion inclut une morale, qu’elle rend par la même seconde. Si la religion disparait, la question morale revient au premier plan.

En résumé : le retour de la morale peut s’expliquer par un changement de génération avec crise du politique, ensuite par l’effondrement du bloc soviétique privant le capitalisme de sa justification négative et enfin par la mort sociale de Dieu qui revoie à chacun d’entre nous la question « que dois-je faire ? ». Ce retour n’est pas une mode mais un questionnement de fond pour les prochaines décennies.

Ce qui est à la mode c’est l’éthique d’entreprise. L’auteur démontre que cela correspond à l’art d’accomplir des actions conformes à la morale mais sans aucune valeur morale car guidées par l’intérêt de l’entreprise (selon Kant, le propre de la valeur morale d’une action est le désintéressement). A force de mettre la morale à toutes les sauces, il y a risque certain de la diluer et de l’instrumentaliser. C’est ainsi qu’André Comte-Sponville propose plutôt de distinguer un certain nombre de domaines différents, qu’il appelle des ordres différents, et de marquer entre eux des limites claires. En effet des limites sont nécessaires à partir du moment où l’on renonce au « tout est permis ».

Les ordres proposés sont au nombre de 4 auquel on peut rajouter un 5ème si croyant nous sommes.

Le 1er est l’ordre technico-scientifique : concernant le clonage reproductif ou les manipulations génétiques, la biologie ne dit pas s’il faut le faire mais comment le faire. Quelles limites pour la biologie ? la biologie ne répond pas. De même l’économie est dans l’incapacité de fixer un cours-plancher pour le cacao alors qu’il nous semble décent que cela soit le cas. La décence n’étant pas une notion économique, on en déduit qu’à la question Quelle limite pour l’économie ? L’économie ne répond pas.  Ce 1er ordre technico-scientifique est structuré par l’opposition du possible et de l’impossible mais cette frontière est incapable de limiter cet ordre car elle ne cesse de se déplacer : c’est ce qu’on appelle le progrès scientifique.  Laissé à lui-même, ce 1er ordre suivra inéluctablement la loi de Gabor « tout le possible sera fait, toujours ». L’auteur ajoute malicieusement « à la seule condition qu’il ya ait un marché ». Or aujourd’hui, le possible technologique (manipulations génétiques, pollution, guerre nucléaire,…) peut être effrayant et l’économie globalisée peut influer dramatiquement sur la vie de millions de personnes. Nous ne pouvons laisser faire seules les lois du marché. Ce 1er ordre doit donc être limité de l’extérieur.

C’est le rôle du 2ème ordre, l’ordre juridico-politique. Le législateur donnera des réponses à la question des limites pour la biologie ou l’économie. Ce 2ème ordre est structuré par l’opposition du légal et de l’illégal. Juridiquement, il y a ce que la loi autorise et ce que la loi interdit. Politiquement, il y a ceux qui font la loi (la majorité) et ceux qui ne sont pas en état de la faire (la minorité). En France, cela s’appelle l’ordre républicain. Alors est il nécessaire de limiter ce 2ème ordre ?  la réponse est doublement oui. Une raison individuelle pour échapper au spectre du salaud légaliste (en toute légalité un individu peut être égoïste, méprisant, menteur, haineux et méchant car aucune loi ne l’interdit, en toute généralité.) et une raison collective pour échapper au peuple qui aurait tous les droits, y compris le pire (Hitler est arrivé presque démocratiquement au pouvoir, une constitution peut être changée afin de déclencher des guerres d’agression, etc.). De même que pour le 1er ordre technico-scientifique, les limites au 2ème  ordre juridico-politique ne peuvent donc être imposées que par l’extérieur.

Ce 3ème ordre est celui de la morale (je constate que vous suivez parfaitement mes SS et FF). Nous sommes soumis aux contraintes techniques et économiques du 1er ordre, à certaines contraintes juridiques ou politiques du 2ème ordre mais aussi à un certain nombre d’exigences morales. On ne vote pas sur le vrai et le faux ou le bien et le mal. La limitation de l’ordre n°2 par l’ordre n°3 vaut d’abord pour l’individu qui a plus de devoirs que le citoyen. Mais elle vaut aussi pour le peuple : il est moralement impératif de refuser un projet de loi raciste.  C’est la différence entre légitimité et légalité.  Les 2 limitations passent par les individus car le peuple sans eux n’est qu’un mythe, la société qu’une abstraction ; l’Etat, qu’un monstre. La démocratie reste à la charge, définitivement, des citoyens.

L’ordre de la morale est structuré par l’opposition du bien et du mal, du devoir et de l’interdit. Kant a proposé une définition : La morale est l’ensemble de nos devoirs, donc des obligations et interdits que nous nous imposons à nous-mêmes indépendamment de toute récompense ou sanction.  Alain précisait « la morale n’est jamais pour le voisin ». Contrairement aux 2 premiers ordres, l’ordre de la morale n’a pas besoin d’être limité mais d’être complété. En effet, ne manquerait il pas quelque chose à l’individu qui ferait toujours son devoir mais uniquement son devoir, tel le pharisien ? La réponse est claire : ce qui lui manquerait c’est l’amour.

C’est le 4ème ordre celui de l’éthique. C’est là que se rencontrent l’amour de la vérité, l’amour de la liberté, l’amour de l’humanité ou du prochain. Il intervient dans les 3 premiers ordres plus comme une motivation que comme une régulation. L’amour de la vérité dans l’ordre n°1 n’est pas une démonstration, l’amour de la  liberté  dans l’ordre n°2  ne suffit pas à la démocratie, l’amour du prochain dans l’ordre n°3 ne règne pas universellement. Nous avons besoin des 4 ordres à la fois indépendants et en interaction. Aucun ne peut fonctionner sans les autres, les 4 sont nécessaires et aucun n’est suffisant.

Si l’on est croyant on peut envisager un 5ème ordre : celui du divin ou du religieux.

Considérer l’un primant sur les autres nous amène à des situations de tyrannie : dénommée barbarie si un ordre inférieur domine un ordre supérieur (par exemple la barbarie technocratique ou libérale qui est la tyrannie des experts) ou appelée angélisme si un ordre supérieur domine un ordre inférieur (par exemple l’angélisme éthique qui revient pour un individu à considérer que l’amour suffit à tout alors qu’il faut qu’il arrête de se prendre pour Jésus Christ et commence par faire son devoir dans l’ordre n°3, à s’inscrire sur les listes électorales dans l’ordre n°2 et par apprendre un métier dans l’ordre n°1 ! )

Et maintenant la réponse que vous attendez tous mais que vous connaissez tout comme mon bouquiniste.  Le capitalisme est il moral ?

Prétendre que le capitalisme est moral revient à soumettre l’ordre n°1 (économico-technico-scientifique) à l’ordre n°3 (l’ordre de la morale). Or le vrai et le faux n’ont que faire du bien et du mal. Le scientisme, car c’est de cela qu’il s’agit, n’est pas la science : il n’est qu’une idéologie, donc non scientifique, stipulant que les sciences suffisent à tout et donc tiennent lieu de morale. Or il n’y a pas plus de morale en arithmétique, qu’en physique ou qu’en météorologie. Seulement une recherche de la vérité ou plutôt d’une connaissance partielle et relative de celle-ci.  Il en va de même pour l’économie qui bien que concernant les hommes et les femmes n’obéit à aucun d’entre eux. Dans ce 1er ordre économico-technico-scientifique rien n’est jamais moral. Et du même coup, rien n’est jamais immoral.  Il faut distinguer les ordres. Ce n’est pas la morale qui détermine les prix mais la loi de l’offre et la demande (même si celle-ci peut être manipulée par certains). Ce n’est pas la vertu qui crée de la valeur mais le travail. Ce n’est pas le devoir qui régit l’économie : c’est le marché. Le capitalisme ne fait pas exception. A la question-titre la réponse est NON. Précisons qu’il n’est pas non plus immoral. Il est simplement amoral (a privatif). Si nous voulons de la morale dans une société capitaliste, ne comptons pas sur le marché.

Marx a finalement voulu ériger la morale en économie(mettre l’intérêt général plus haut que l’intérêt particulier)  alors que le capitalisme tien sa puissance du fait qu’il ne demande rien d’autres aux individus que d’être exactement ce qu’ils sont « soyez égoïstes, occupez vous de votre intérêt, si possible intelligemment, et tout ira pour le mieux… ».

Le capitalisme est un système économique basé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange, sur la liberté du marché et sur le salariat. Les actionnaires (propriétaires des moyens) ont intérêt à faire travailler les salariés qui produisent davantage de valeur qu’ils n’en reçoivent (leurs salaires).  L’opposition du capital et du travail est essentielle au capitalisme.  Quoiqu’en dise hypocritement le MEDEF, l’entreprise n’est pas au service de ses clients et de ses salariés. Satisfaire le client n’est qu’une manière de satisfaire les actionnaires et satisfaire les  salariés n’est qu’une manière de satisfaire le client. Le respect du client est une valeur d’entreprise, professionnelle, déontologique mais ce n’est pas une valeur morale.

Une deuxième définition du capitalisme serait : Le capitalisme est un système économique qui sert, avec de la richesse, à produire davantage de richesse. Conséquence : l’argent va à l’argent, c’est bien connu. La meilleur façon de mourir riche est de naître riche.  Cela est plus immoral que moral, vous en conviendrez comme Marx qui a voulu et échoué en érigeant la morale en économie. A l’inverse il serait fatal d’ériger l’économie en morale. « Le capitalisme récompense le travail, la créativité, etc. et tant pis pour les pauvres »disent certains mais remplacer ainsi Marx par Darwin ne correspond à aucune morale. La biologie, la vie n’est pas morale et ce modèle n’est pas forcément celui que l’on souhaite pour notre société. Vouloir faire du capitalisme une morale reviendrait à faire du marché une religion, celle du veau d’or,  et de l’entreprise une idole.