Centenaire de l’Humanité Future : intervention de Henri Pena Ruiz

Transcription de l’allocution d’Henri Pena Ruiz prononcée à l’occasion de la célébration du centenaire de l’Humanité Future le 23 juin 2007.

 

Je remercie vivement les organisateurs de cette séance.  C’est un honneur pour moi de venir parler devant vous librement de l’idéal de laïcité, qui me tient à cœur.

Je salue le Grand Maître, je salue l’assistance, Pascal, et tous les organisateurs. Un grand merci de la confiance que vous me témoignez. Je vais tenter d’en être digne. Je m’efforcerai d’être maçon moi-même, d’être le compagnon de route de votre travail, à savoir la défense des valeurs de fraternité, d’égalité, de liberté, et cela va de soi, de laïcité.

Je vais tenter, par ces propos, de donner un petit coup de projecteur sur les trois objets que je me suis fixé, après avoir élaboré le sujet de cet exposé avec Pascal.

Dans un premier temps, je voudrais rappeler très brièvement les fondements et les principes constitutifs de l’idéal de laïcité, afin de tenter d’en élaborer une définition que je soumettrai à votre jugement. Dans un deuxième temps, j’aborderai ce que j’appelle les questions vives de la laïcité, notamment en référence aux menaces lourdes qui pèsent sur elle. Enfin, dans un troisième temps, et conformément à ce qui était convenu, j’essaierai d’ouvrir la question sur des perspectives internationales européennes et peut être au-delà. J’ai donc tout simplement intitulé cet exposé « Laïcité aujourd’hui ».

En introduction, je voudrais rappeler ce qui me semble être une évidence : nous vivons dans un monde de tous les dangers. Nous pouvons nous demander si les espérances des philosophes des Lumières qui avaient débouché sur les trois grands coups de gong de la révolution française sont encore vives aujourd’hui.

Premier coup de gong : le 14 juillet 1789. Le peuple de Paris donne l’assaut à La Bastille où l’on emprisonnait sur simple lettre de cachet. C’était le règne de l’arbitraire. Montesquieu a montré que le principe essentiel du despotisme, c’est l’arbitraire. Ici et là, à tout moment, je peux être arrêté, déporté, embastillé. Le peuple de Paris crie « liberté ». Il prend La Bastille.

Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, c’est l’égalité qui advient : abolition des privilèges. Deuxième coup de gong de la modernité.

Puis le 26 août 1789, est rédigée cette splendide déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont l’article 1er contient à lui seul, en germe, les grands principes de la laïcité. Aujourd’hui, on dirait « les hommes », pour ne pas être ambigu, puisque c’est le concept générique d’êtres humains qui est en jeu. « Les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Le mot important c’est évidemment « naissent ». Il signifie en effet que désormais la liberté et l’égalité ne dépendent pas, ne dépendent plus, du bon vouloir du prince qui tolère un jour mais ne tolère pas le lendemain. Car leurs principes sont enracinés dans la dignité de la nature humaine. L’acte révolutionnaire est désormais donné. Les gouvernements devront se caler sur cette sorte de charte des droits qui leur appartient de respecter. La Révolution française ouvrait ainsi une nouvelle ère.

De surcroît elle redéfinissait le vivre ensemble de la nation. Pour vivre ensemble, en effet, il n’est plus nécessaire d’avoir la même religion, la même tradition, la même couleur de peau. Non. La patrie est redéfinie comme une patrie de droit et non pas comme un groupe soudé par un particularisme. La patrie s’ouvrait à l’universel. Vivre ensemble dans une république, une  « res publica », la chose commune à tous, n’est ce pas en effet se référer à une loi commune qui doit assurément transcender les lois particulières, les particularismes régionaux, les traditions religieuses particulières, les transcender, non pas pour les nier, les effacer, mais pour mettre en avant ce qui est commun à tous les hommes, par delà leur différences ?

C’est cette admirable redéfinition de la nation qui conduira plus tard, Ernest Renan à dire que « la nation est un plébiscite de tous les jours », qu’ « en république il n’y a pas d’étranger », que « tout être humain, quelle que soit la couleur de sa peau, quelle que soit sa conviction spirituelle, a droit de cité ». Dans la république, le vivre ensemble se fonde non plus sur un particularisme mais sur des principes universels et « universalisables ». En effet, s’unir sur un particularisme, une religion, une tradition, c’est adopter un principe d’union qui est exclusif. Lorsqu’une république se dit islamique, elle exclut ipso facto ceux qui ne le sont pas. Lorsque une Europe se dit chrétienne, elle exclut ipso facto ceux qui seraient simplement humanistes athées, humanistes agnostiques ou même d’une autre religion. La leçon de l’histoire est vive. On ne peut pas, on ne doit pas, s’unir sur un particularisme, car le particularisme est exclusif en même temps que producteur d’union. Ou du moins il produit une union qui se ferme sur elle-même, alors que s’unir sur des principes de droit, c’est effectivement s’unir sur des principes « universalisables ». Et les grands symboles maçonniques de l’égalité, de la rectitude, ont cette admirable propriété qu’ils ouvrent à l’universel.

Tel était, me semble-t-il, brièvement résumé, l’acquis de la conquête révolutionnaire attribuable aux grands philosophes des Lumières, à la théorie du droit naturel. Attribuable avant eux au grand rationalisme classique. Ou avant eux encore, à l’humanisme de la Renaissance. Et avant cet humanisme de la Renaissance, à l’émancipation de la pensée à l’âge de la démocratie Grecque, lorsque Socrate disait : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », ce qui sera repris par Descartes « ne jamais admettre rien pour vrai que je ne le connusse évidemment être tel ». Ce principe d’émancipation de l’autonomie de l’homme qui se donne à lui-même ses propres pensées, et qui n’a pas besoin d’un tuteur, d’une tutelle, d’une autorité à laquelle se soumettre, était aussi principe des Lumières.

Les Lumières se disaient, à l’époque, dans toutes les grandes langues « Enlightment » « la sluftess » « illuminismo » « auf klen », l’Europe parlait les Lumières. Mais aujourd’hui, un doute nous saisit. Ces idéaux seraient-ils obsolètes ? Comment concilier l’unité du vivre ensemble et la diversité des êtres humains ? Grande question de philosophie… Question d’autant plus vive que les migrations de populations ont mis un terme au monolithisme religieux ou culturel des nations. Les nations sont culturellement plurielles. Comment, avec ce pluriel, faire l’unité ? L’histoire a donné de très mauvaises réponses à la question de l’unité conciliée avec la diversité.

Je voudrais, après cette brève introduction, examiner les grands principes de la laïcité. Mais commençons par un rappel historique.

Je disserterai devant vous sur la question suivante : les êtres humains sont divers. Cette diversité est évidente : diversité de convictions spirituelles. Vous remarquerez que je ne dis pas diversité des religions, car ce serait déjà trop particulier. Je dis diversité de convictions spirituelles. Sartre et Camus étaient humanistes athées. Jung était humaniste agnostique. Victor Hugo était humaniste croyant. Comment organiser la cœxistence  d’hommes divers ? Comment concilier l’unité et la diversité, sans que l’affirmation de l’unité ne se fasse oppressive à l’égard de la diversité. Mais, à rebours, sans non plus que l’affirmation de la diversité ne fasse voler en éclats, sous le nom de communautarisme, l’unité ? Difficile question. Comment trouver l’équilibre entre l’affirmation de l’unité et le respect de la diversité ? C’est cette question de philosophie politique que je voudrais penser à voix haute devant vous.

Deux mauvaises réponses ont été données par l’histoire.

Première mauvaise réponse : la réponse du cléricalisme. C’est classique, j’irai vite. Quand je dis cléricalisme, je n’entends pas l’activité du clergé dans les limites de la communauté religieuse de ceux qui lui reconnaissent librement son rôle. Car une telle activité ne pose aucun problème, et ne doit pas être critiquée. En revanche, on appellera cléricalisme, non pas l’activité du clergé, mais l’activité du clergé de dire la loi pour toute la communauté humaine, pas seulement pour ceux qui croient (pour ses fidèles) mais pour tous les êtres humains, y compris pour ceux qui ne croient pas, y compris pour ceux qui croient dans la seule humanité, y compris pour ceux qui croient dans d’autres religions. J’appelle donc cléricalisme, la volonté de domination politique d’un clergé au nom d’une option spirituelle religieuse.

On dit souvent que la laïcité est anticléricale. Pour ma part, je n’aime pas définir la laïcité négativement. Je préfère d’abord la définir positivement. Nous laïques sommes favorables à la liberté de conscience, à l’égalité de traitement de toutes les convictions spirituelles et à l’universalité de la puissance publique qui doit promouvoir le bien commun à tous, et lui seul. Voilà une définition positive de la laïcité.

Mais évidemment des êtres humains se manifestent contre la liberté de conscience. Par exemple en persécutant ceux qui ne croient pas comme il faut. D’autres se manifestent contre l’égalité de traitement,  par exemple en revendiquant de l’Etat des privilèges publics (comme les privilèges concordataires persistant aujourd’hui en Alsace Moselle ou comme les privilèges des églises dans bien des pays d’Europe). Lutter contre cette revendication de privilèges, ce n’est pas être réactif, c’est simplement lutter pour l’égalité de traitement de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions spirituelles.

Donc, ceux qui voudraient donner une définition négative et péjorative de la laïcité, en disant « la laïcité n’est qu’un idéal de combat, n’est qu’un idéal réactif et négatif » font fausse route. Et ils le savent, à moins d’être de mauvaise foi.

Si nous luttons contre les privilèges publics des religions, ce n’est pas que nous luttons contre les religions, mais contre ceux qui portent atteinte à l’égalité de traitement des citoyens. Si nous luttons contre l’obligation de la prière publique (comme par exemple aujourd’hui dans les écoles Polonaises), ce n’est pas que nous soyons contre la prière catholique, mais que nous estimons que celle-ci ne doit engager que les catholiques. Si nous refusons que les drapeaux des écoles de la république soient mis en berne au moment du décès du pape, ce n’est pas parce que nous ne respectons pas le deuil des catholiques, mais parce que nous considérons que la république, dans sa vocation universelle, ne doit symboliquement et réellement mettre en avant que ce qui est commun à tous. Or la religion n’est commune qu’aux fidèles. Et par conséquent, rappeler à l’ordre un Etat Républicain pour qu’il respecte l’universalité, ce n’est évidemment pas faire de la basse polémique, mais s’en tenir à la base de mise en œuvre des valeurs d’universalité, d’égalité de traitement et de liberté de conscience qui nous sont chères.

Donc, la réponse du cléricalisme est très mauvaise car elle impose l’unité en opprimant la diversité.

Lorsque Louis XIV révoque l’Edit de Nantes en 1685, il dit « un roi, une loi, une foi ». Il énonce ainsi le principe de l’absolutisme. Ce principe avait déjà été affirmé dans la confession d’Augsburg : « Cujus regio, ejus religio », tel roi, telle religion. Il est donc clair qu’un catholique vivant dans un Land dont le prince était protestant se voyait imposer les références du catholicisme, qu’un juif vivant dans l’Espagne d’Isabelle la Catholique (que Jean Paul II envisageait de canoniser) était forcé de se convertir du bout des lèvres mais continuait d’être poursuivi, car soupçonné de pratiquer en cachette sa religion originelle, tandis qu’un athée se voyait imposer le respect de la religion catholique. L’’Édit de Nantes avait pourtant été rédigé conjointement par Henri IV et Michel de l’Hospital pour mettre un terme aux huit guerres de religion qui avaient ensanglanté la France , guerres au cours desquelles, les Catholiques fanatisés par De Guise s’étaient notamment répandus dans les rues de Paris certain 24 Août 1572 et avaient tué 3500 protestants (à peu près autant que lors des attentats du 11 Septembre 2001, où à peu près 3500 civils américains perdirent la vie, lorsque des avions pleins de civils furent précipités par des fous de Dieu sur les tours du World Trade Center).

On voit à travers ces multiples exemples qu’imposer l’unité en opprimant la diversité est évidemment une très mauvaise réponse. Une unité ainsi imposée n’unifie rien. Elle incite à l’hypocrisie, à la cachette. Cette unité est oppressive. Ainsi Mirabeau s’exclamera, reprenant les propos du pasteur protestant Rabot de Saint-Etienne : « Je ne demande pas la tolérance». Car qui dit tolérance suppose une autorité qui tolère. Et l’autorité qui aujourd’hui tolère, peut très bien, demain, ne plus tolérer. Tolerare en latin, c’est d’abord supporter physiquement. Soit par exemple, une poutre de 10 mètres et de 30 centimètres de section pouvant supporter 500 kilos en son centre. Ceci signifie que si l’on en met plus, elle s’infléchira et se rompra. La tolérance des matériaux c’est ce qu’ils peuvent supporter. Et au sens figuré, par dérivé du sens propre, tolérer c’est la capacité de supporter. On voit bien l’ambiguïté de la tolérance institutionnelle qui présuppose d’une part une autorité qui tolère et d’autre part des êtres qui sont tolérés. Celle-ci instaure donc une absence d’égalité.

C’est pourquoi Mirabeau rajoutera « Je ne demande pas la tolérance, je demande la liberté de conscience », concept institutionnel que l’on retrouvera dans l’article premier de  la  loi  du 9 décembre 1905 (« La république assure la liberté de conscience et garantit le libre service des cultes »). Cette substitution est, elle aussi, une véritable révolution. Car désormais, les protestants (dont la liberté de culte dépendait jusque là du bon vouloir du prince) découvrent à travers les droits de l’homme, que leur liberté de culte ne dépend plus que de la déclaration solennelle de l’égale dignité de tous les êtres humains. Par conséquent, alors que la liberté tolérée dépendait d’autre chose qu’elle-même, la liberté enracinée dans les droits de l’homme est fondée sur un principe non négociable. La liberté devient première, elle n’est plus seconde. Et c’est cela qui est évidemment essentiel.

Deuxième mauvaise réponse : Affirmer la diversité en transformant la république en une mosaïque dont chaque pièce de faïence incarne une communauté. Une communauté dont la règle est que chaque individu n’a pas d’autonomie personnelle car il n’est qu’un échantillon de la communauté.

Ainsi de ces femmes qui, ne voulant, pas porter le voile étaient agressées par les chefs religieux auto proclamés au motif d’une prétendue trahison de leur communauté. En montrant leur cheveux, ces femmes ne réservaient plus leurs attributs et leur parure au seul homme qui allait les posséder (comme on possède une chose), elles voulaient entrer dans la sphère publique avec leurs statuts de sujets s’assumant librement. Pour ce seul motif, ces femmes étaient traitées de traîtresse par leur communauté, et on leur appliquait le viol collectif (la tournante) en disant qu’elles étaient prostituées. A travers cet exemple terrible, on voit comment l’individu n’est plus reconnu dans sa dignité propre. Il n’est respecté qu’en tant que porte étendard d’une communauté qui aurait tel et tel caractère auto proclamé.

Le communautarisme abolit la liberté de l’individu sous prétexte de solidarité de groupe. Le communautarisme conduit à la guerre des groupes par la guerre des dieux, cette fameuse guerre des dieux dont parlait Max Weber. En effet, si je fais partie de la communauté A et que je ne reconnais que la loi A, alors que mon voisin fait partie de la communauté B et qu’il ne reconnaît que la loi B, et que nous n’avons pas d’autres points communs, quelle est alors la règle qui va organiser nos rapports ? Il faut craindre qu’en ’absence d’une règle commune qui transcenderait A et B, ce ne soit le retour au rapport de force. C’est justement parce que la république entend unir tous les êtres humains par delà leurs différences, qu’elle ne peut pas transiger avec les lois des communautarismes particuliers. Elle doit faire valoir sa loi, qui n’est pas une loi particulière, mais  la loi de tous.

Telle était la demande de cette femme canadienne qui demandait à être jugée selon la loi de la cour fédérale canadienne et non par  un tribunal islamique, selon une  interprétation complètement irresponsable de ses prétendus droits culturels comme les nomment Alain Touraine. Tenant de cette deuxième option, les multiculturalistes consacrent le prima du groupe particulier sur l’individu, alors que la laïcité entend exalter le prima de la loi universelle qui émancipe l’individu. L’individu doit utiliser la loi universelle pour lutter contre l’assujettissement au groupe particulier, et ce fut bien le cas puisque nous avons obtenu que cette femme soit jugée selon la loi fédérale canadienne, et non pas devant un tribunal islamique.

Vous voyez le danger du communautarisme. C’est un danger pratiquement aussi grave que celui du cléricalisme. Il est en le symétrique inversé. Là où le cléricalisme prétend imposer l’unité en opprimant la diversité, le communautarisme ne sauve la diversité qu’en la conduisant au conflit, au conflit des lois particulières. En refusant la référence commune de l’unité, on en arrive clairement à mettre en cause la paix, la concorde et la fraternité.

Deux très mauvaises réponses. Le cléricalisme, le communautarisme. Quelle est la réponse laïque ? Elle consiste d’abord à considérer que les êtres humains ne sont pas encore divisés entre celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, que les êtres humains sont des êtres munis d’une conscience, d’une vie spirituelle. Quand je vous regarde, je ne vois pas des croyants, des athées ou des agnostiques, je vois des êtres humains. Nous faisons le partage du sens. Il y a un partage de la raison, un langage commun. Ce qui nous unit prime sur ce qui nous divise. Je ne sais pas, et je n’ai pas à savoir ce que chacun d’entre nous croit ou ne croit pas, car cela relève de la sphère privée. Vous êtes évidemment libres avec vos proches de dire ce que vous croyez ou ne croyez pas. Mais le rôle d’un état de droit, c’est de respecter la frontière entre la sphère privée et la sphère publique, et de considérer que ce qui est commun à tous les êtres humains prime sur ce qui les divise, ou éventuellement les conduit à l’affrontement.

L’origine étymologique de la laïcité est le mot grec « laos » qui veut dire unité indivisible d’une population. Deux mots existaient en grec pour désigner la population : « laos » et « démos ». Démos qui a donné « démocratie », c’était la communauté des citoyens. Vous savez d’ailleurs, qu’à Athènes, elle était singulièrement réduite puisque les femmes, les esclaves, les métèques, les jeunes gens s’en trouvaient exclus. Mais rappeler « Laos », c’est rappeler que nous sommes un même peuple, une même population et que chacun d’entre nous, le simple laïcos, qu’il croie en Dieu ou ne croie pas, doit jouir des mêmes droits. La laïcité, dont le mot lui-même fait retentir la mémoire de l’unité indivisible de l’humanité, est donc un principe de concorde, un principe de fraternité. L’humanité est une avant de se diviser en croyants, athées ou agnostiques.

Imagions maintenant comment un peuple laos se dote d’une constitution laïque et républicaine. Délibérons. Nous sommes par hypothèse une assemblée constituante, et nous allons nous doter des principes constitutionnels qui fonderont ensuite le travail législatif et la vie politique. Certains d’entre-nous croient en Dieu, d’autres n’y croient pas, et d’autres se déclarent agnostiques (l’agnostique, du grec « agnostos », qui veut dire inconnaissable, est celui qui suspend son jugement sur l’au-delà). Nous, qui sommes par hypothèse croyants des diverses religions, athées et agnostiques, n’allons-nous pas adopter les principes qui nous permettront de coexister de la façon la plus juste? Ils sont simples.

Serait-il légitime que ceux d’entre-nous qui croient, imposent leur crédo aux athées et aux agnostiques ? La réponse va de soi. Elle est « non ». En effet, comme le proclament les Droits de l’homme : les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droit. La liberté de conscience, si chère aux stoïciens, par exemple à Epictete et Marc-Aurèle, la liberté de conscience est le premier principe fondateur de la laïcité.

Deuxième question : serait-il légitime que ceux qui croient en Dieu jouissent de davantage d’égards et de droits de la part de la puissance publique? Si la réponse était « oui », cela instaurerait une non égalité de droits en fonction de la conviction spirituelle. J’y insiste, car c’est là que déjà ceux qui se prétendent laïques sont quelque fois très différents. Certains, en effet, ne définissent la laïcité que par la seule liberté de conscience, voire ce qu’ils appellent la liberté religieuse. Or je trouve ce concept inepte, parce que la liberté n’est ni religieuse, ni athée. Quelle est la liberté religieuse d’un humaniste athée ? Disons que c’est plutôt une liberté spirituelle, une liberté de conscience. Ceux qui définissent la laïcité par la seule liberté de conscience, parfois réduite à une forme particulière qui serait la liberté religieuse, en revanche, sont-ils prêts à admettre l’égalité de traitement par la puissance publique de toutes les convictions spirituelles ? S’ils admettent cette égalité de traitement, alors ça signifie qu’ils ne peuvent pas admettre que l’on finance sur fonds publics des écoles privées religieuses, alors que sauf erreur de ma part, on ne finance par sur fonds publics des écoles privées où l’on enseignerait l’humanisme athée ou agnostique. Veulent-ils financer des cultes et des lieux de culte sous prétexte de mettre à niveau toutes les religions ? Mais l’égalité républicaine, ce n’est pas seulement l’égalité des religions entre-elles, c’est l’égalité de toutes les convictions spirituelles. Si l’on finance des mosquées pour mettre sur le même plan les musulmans et les catholiques, pourquoi ne pas financer des maisons de la libre pensée, voire des temples maçonniques sur fonds publics ? Si on ne le fait pas, cela veut dire que l’on opère une discrimination entre les registres de spiritualité et que sous prétexte de laïcité ouverte, on promeut le contraire de la laïcité, à savoir la discrimination positive en faveur des religions.

Entendons-nous bien : la laïcité ouverte est évidemment une insulte à la vraie laïcité puisqu’elle insinue sans le dire, que la laïcité sans adjectif serait fermée. Etrange concept que  ce concept de laïcité ouverte! Est-ce que je dis « je suis pour les droits de l’homme, mais des droits de l’homme ouverts? » Est-ce que je dis: « je suis pour la justice, mais une justice ouverte? » Non, évidemment! Car droits de l’homme et justice sont des termes qui se suffisent à eux-mêmes, et les adjectiver, c’est déjà les relativiser. C’est pourtant ce qui se fait couramment. En Espagne, on dit « la laïcita inclusiva », la laïcité inclusive. En France, beaucoup, que je ne citerais pas, disent la laïcité ouverte, la laïcité plurielle. Et en un certain temps, ceux qui auraient dû avoir à cœur de défendre la laïcité ont commis ce crime sémantique et conceptuel de lancer la notion abjecte de laïcité ouverte. Le deuxième principe de notre Assemblée Constituante, c’est donc l’égalité des traitements des convictions spirituelles.

Enfin, si nous nous demandons quelle est la finalité constitutive de la loi commune, nous ne pouvons que dire une chose, nous qui sommes croyants, athées et agnostiques, c’est de promouvoir le bien commun à tous. Or la religion ou l’humanisme athée sont des réalités particulières, c’est-à-dire, qui n’engagent que certains d’entre-nous. En revanche, la santé, la culture, l’éducation sont des biens communs à tous. Lorsqu’un croyant est blessé et accueilli dans un hôpital public, il faut souhaiter qu’il soit soigné, non pas en proportion de son compte en banque, mais en proportion de ce que requiert son état de santé. Et là, la loi du marché ne règnera pas parce que, même s’il n’a pas cotisé (parce qu’il était en deçà du seuil de cotisation), on n’hésitera pas à dépenser des dizaines de milliers d’euros si sa vie le requiert. Voilà au moins un exemple où l’affirmation du bien commun doit dire « stop » à la loi du marché.

Et lorsque Jean Jaurès, avec Aristide Briand préparent l’abolition du budget des cultes (article 2 de la loi 1905: « la république ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte »), ils pensent aux retraites ouvrières parce, que les retraites ouvrières, elles, intéresseront tout le monde. Quand un travailleur catholique arrête de travailler, il a comme un travailleur humaniste athée, besoin d’une retraite. Et par conséquent, les croyants ne perdent rien dans l’abolition du budget des cultes puisque, en un sens, le transfert de l’argent servant une cause particulière vers une cause universelle, signifie que les croyants, en tant qu’hommes, retrouvent ce qu’ils semblaient avoir perdu.

Ainsi des grands services publics, destinés à promouvoir ce qui est commun à tous et non pas ce qui est commun à certains. On peut alors imaginer que, faisant des économies sur la santé, la culture et l’éducation, ceux d’entre-nous qui veulent librement cotiser pour financer les lieux de culte, le pourront d’autant plus aisément que la république aura été présente dans le champ de son intervention légitime qui est le bien commun à tous, c’est à dire l’universel.  L’universel, valeur centrale, essentielle, de la laïcité, mais aussi valeur centrale et essentielle de la franc-maçonnerie

Je vous soumets une définition de la laïcité, tirée de cette analyse. J’entends par laïcité, le principe d’union de tous les être humains par la conjonction de la liberté de conscience, de l’égalité de droits (quelle que soit la conviction spirituelle) et de l’orientation universelle de la puissance publique. Liberté, égalité, universalité.

Il est clair que ce principe n’a pas spécialement une forme hexagonale. Ce n’est pas, comme le beaujolais, une spécialité régionale (encore que le beaujolais s’exporte). La laïcité n’est ni française ni franco-française. La laïcité française… Ridicule et de mauvaise foi, à l’instar de ceux qui diraient « la pénicilline écossaise ». Le docteur Fleming, qui a inventé la pénicilline est bien écossais, mais quand on parle de pénicilline, dit-on la pénicilline écossaise ? Non, parce qu’on sait bien que ce qui fonde les vertus curatives de la pénicilline, ce n’est pas son origine géographique. Elles n’ont rien à voir avec la nationalité de son inventeur. Elles ont à voir avec la composition physico-chimique de la pénicilline. Va-t-on assigner la pénicilline à résidence, sous prétexte qu’elle a été inventée par un écossais ? Evidemment non. Je plaisante un peu, vous le comprenez bien. Mais ceux qui disent la laïcité française, nourrissent un projet de relativisation. Et il suffit de se tourner vers Zazi Sadou, vers Taslima Nasrine pour les entendre nous dire « mais nous revendiquons la laïcité pour nos pays. la laïcité est bonne pour que les femmes puissent s’émanciper, pour qu’un écrivain puisse écrire ce qu’il veut écrire. La laïcité est bonne pour que les femmes aient les mêmes droits que les hommes et ne soient pas considérées comme ayant un degré de préséance de moins que les hommes comme le prétend une lecture littérale du Coran ou de la Bible. Souvenez-vous de l’expulsion d’Adam et Eve du jardin d’Eden et des paroles données par le Dieu biblique à Eve « Tes désirs te porteront vers ton mari et lui dominera sur toi ». Paroles qui enracinent la notion machiste de chef de famille dans une interprétation littérale du texte sacré. » Je n’ai pas besoin de poursuivre.  Cette merveilleuse laïcité « unit les hommes par cela même qui les élève».

Il ne suffit pas de proclamer la liberté de conscience, mais comme le dit Condorcet dans son mémoire sur l’instruction publique « Il faut donner à tous les moyens d’exercer cette liberté de conscience, en connaissance de cause ». Diderot avait décidé de faire la réunion, la recollection de tous les acquis du savoir. Dans sa belle encyclopédie il publicisait le savoir avec la notion d’école publique. On publicise l’instruction. L’instruction doit devenir la chose de tous, et l’on sait bien que la conquête de l’école publique est une des conquêtes décisives. Car chacun est alors en mesure de s’affranchir de la fatalité sociale, du fait que né dans un milieu pauvre ou peu cultivé, il ne pouvait pas accéder à la culture.

Dès lors que la république se fait enseignante, et permet à tous d’accéder à la culture, l’instruction publique ne peut être que laïque, car comme le rappelle Condorcet, l’école publique accueille tous les enfants. Elle ne leur demande pas s’ils croient ou non. Elle ne leur demande rien. Elle leur dit, à l’instar de ce que disait Victor Hugo « Venez, vous allez avoir pour rien la connaissance de tout ». En effet, cette école qui affranchit. Elle construit l’homme éclairé dans l’enfant, le citoyen libre qui saura statuer sur les faux semblants des sophistes. Ce citoyen qui saura, par exemple, qu’il n’y a aucun rapport de corrélation statistique entre la courbe de l’immigration et la courbe du chômage, et que par conséquent toute mise en relation sophistique du chômage et de l’immigration par des hommes politiques peu scrupuleux est une infamie. Celui qui aura appris à l’école comment exercer son jugement et comment mobiliser ses connaissances sera son propre maître. Il sera autonomie, auteur des ses propres pensées, au lieu d’être sous tutelle. Le grand Condorcet donne à la laïcité la formule merveilleuse « les connaissances sont universelles, les croyances sont particulières ». C’est bien pourquoi la finalité de l’école publique, c’est l’émancipation, l’émancipation de l’élève. Qu’est-ce qu’un élève ? Un être qui s’élève. Il est à souhaiter d’ailleurs que nous soyons élève toute notre vie. Donc l’état laïque, promoteur du bien commun, de ce qui est commun à tous les hommes, de l’instruction qui libère, ne se contente pas de dénoncer les conditions négatives de la liberté. Il en énonce les conditions positives. C’est pourquoi, d’ailleurs, la question de l’école est une question aussi essentielle.

Les implications juridiques de cette définition de la laïcité sont bien connues. J’irais très vite. Séparation des Églises et de l’Etat, pour s’assurer que Marianne, l’allégorie de la république, traitera de la même manière les croyants et les athées. Il faut qu’elle rompe tous liens privilégiés avec les institutions religieuses. Mais il ne faut pas pour autant qu’elle établisse des liens privilégiés avec la libre pensée athée. L’Albanie stalinienne persécutant les religions au nom d’un humanisme athée, bafoue autant la laïcité que la Pologne catholique interdisant l’IVG, et imposant la prière publique dans toutes les écoles. La laïcité, ce n’est pas l’athéisme militant, ce n’est pas non plus la religion privilégiée. Marianne se tient en dehors des options spirituelles pour assurer leur coexistence. C’est ce que l’on appelle la neutralité. « Neuter » en latin vent dire ni l’un, ni l’autre. Et cette neutralité de la république lui permet effectivement de traiter tous les citoyens de la même manière. Donc, la séparation juridique est une garantie du respect de l’égalité, comme la liberté de conscience.

C’est pourquoi il est fondamental de conserver intacts les deux premiers articles, réunis sous le sous-titre, principe de la loi 1905 « La république assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. La république ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte. » Chaque mot est important, soupesé par Aristide Briand et Jean Jaurès, rédacteurs de la loi. Il est mis un terme au régime des cultes reconnus qui remontait au concordat napoléonien (1801-1807). La religion n’est plus reconnue d’utilité publique. La religion est reconduite à la sphère privée de ceux qui croient, sphère privée qui n’est pas seulement la sphère individuelle, puisque il existe des associations de droits collectifs qui sont associations de droits privés. Droits privés veut dire collectifs et individuels. Simplement le collectif des croyants, ce n’est pas le collectif de tous les citoyens. Ceux qui d’ailleurs, aujourd’hui, critiquent l’assignation à la sphère privée de la religion, prétendent que la religion n’est pas une affaire privée, qu’elle a une dimension collective et sociale. Ce fut l’objet d’un vif débat que j’ai eu avec René Raymond au sein de la commission Stasi. Je lui avait répondu « Non, Monsieur le professeur. La religion a bien une dimension collective, mais celle-ci ne concerne que les croyants. Et le principe de la laïcité, c’est que la croyance religieuse ne doit engager que le croyant et non pas toute la collectivité humaine, qui est constituée aussi d’humanistes athées et d’humanistes agnostiques. Par conséquent, ne confondons pas deux dichotomies privée/publique d’une part, et individuelle/collective d’autre part. C’est cette confusion des deux dichotomies conceptuelles qui est un véritable sophisme et qui sert aujourd’hui de machine de guerre contre la laïcité. De même, ne brouillons pas la dichotomie cultuel/culturel, comme le veulent certains représentants protestants qui voudraient brouiller la frontière entre cultuel et culturel, et même la frontière entre la loi de 1901 et celle de 1905, comme l’ont fait les adeptes de St-Egidio. Ils étaient malins. Ils ont voulu réunir à grands frais un certain nombre de croyants à Lyon. Avec 1905, ils ne pouvaient rien faire, puisque la loi de 1905 interdit de subventionner sur fonds publics, les manifestations religieuses. Alors qu’ont-ils fait ? Ils ont d’abord créé une association loi 1901 qui se donnait une finalité culturelle. Ils ont drainé des fonds et après, évidemment, ils les ont utilisé pour une réunion religieuse. Autrement dit, le brouillage de la frontière cultuel/culturel a une finalité bien repérable. C’est l’obtention d’un financement direct de la culture, ensuite dévoyé en financement indirect du culte. Et bien, ne nous laissons pas faire. »

Chers amis, il faut rappeler que culture fait référence à la culture, et que la culture est un droit universel. Je peux emmener mes élèves au Louvre contempler une annonciation de Fra Angélico et leur faire un cours d’histoire de l’art. Ça, c’est universel, ça n’a rien à voir avec le culte. En effet, si le financement public de la culture est une chose légitime, il ne faudrait pas qu’à l’occasion d’un brouillage de frontière entre les concepts, on induise le financement indirect du culte par la médiation du financement direct de la culture. Voilà un des sophismes qui se prépare aujourd’hui et qui menace la laïcité, comme le montre d’ailleurs la très instructive lecture du rapport Machelon, commandée naguère par Nicolas Sarkosy. Ce rapport  recommande effectivement de réexaminer la distinction entre culturel et cultuel. La manœuvre est grossière, mais aujourd’hui dans le cadre d’une certaine régression conceptuelle du débat public, le brouillage peut paraître aisé à faire. Certains enseignants m’ont même dit « Mais enfin, entre cultuel et culturel, y a pas une frontière si nette. » Si! Il y a une frontière très nette ! Ce n’est pas parce que des religieux veulent fonder l’identité sur le prima exclusif d’une religion, qu’on doit les suivre.

Dans cette régression identitaire et communautaire, je suis passé sans transition, pardonnez-moi, emporté par mon élan, dans ma 2ème partie, les questions vives de la laïcité et les menaces qui pèsent sur elle. Je vais très vite parce que je vais laisser la parole à mon ami Bernard Teper.

La laïcité dite ouverte, concept fréquent, et très utilisé en Europe, est une machine de guerre contre la laïcité. A quoi la laïcité devrait-elle s’ouvrir? Une laïcité positive, bienveillante… Mais bienveillante à l’égard de qui ? A l’égard de l’athéisme, Ah non ! Quand on dit laïcité positive, inclusive, bienveillante, on vise la bienveillance sélective à l’égard des religions. Autrement dit, la laïcité ouverte est en fait une laïcité discriminatoire. Mais comme il y a une contradiction in adjecto entre laïcité et discriminatoire, il ne peut y avoir de laïcité ouverte.

L’abolition de la frontière entre cultuel et culturel est aussi une autre machine de guerre. Je n’y insiste pas, je crois avoir été suffisamment dissertatif sur cette question.

Rappelons les incroyables pressions du Vatican pour qu’il soit fait référence à l’Europe chrétienne dans les textes fondateurs de l’Union européenne. Je me permets une remarque liminaire: est-ce le rôle d’une constitution d’inclure une référence spirituelle à l’exclusion des autres? En principe, si on veut à tout prix réchauffer cette Europe du grand marché par quelques valeurs humaines, il n’est pas besoin de citer les religions. Pourquoi ne pas nous mettre d’accord sur quelques principes éthico-politiques qui réunissent les croyants et les athées, par exemple, le respect de la dignité de la personne et de l’humaniste? Si je suis humaniste athée, je respecte l’autre parce que je vois dans lui un homme, embarqué dans la même aventure que moi sous un ciel désert. Relisons « L’existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartes, ou « Le mythe de Sisyphe » d’Albert Camus. Si je suis croyant, je vois dans l’autre le fils de Dieu, et me disant fils de Dieu moi-même, je vois dans l’autre mon frère, et je suis incliné à le respecter. Il est tout à fait vrai qu’on peut dériver la fraternité de la religion, mais il est tout à fait vrai aussi, qu’on peut la dériver de l’humanisme athée. Alors, quel est le point commun qui ne soulèvera plus de discussion ? Le respect de la personne. Et bien, mettons en préambule de l’Europe, si on veut à tout prix mettre des valeurs éthico-civiques et éthico-politiques, le respect de la personne, la liberté et l’égalité.

Et pour ceux qui ne seraient pas convaincus par cette démonstration, vous pouvez leur répondre la chose suivante « soit, une constitution est donc un livre d’histoire puisqu’il faut dresser les sources. Alors voyons. L’Europe des lumières, est-ce que c’est simplement la source chrétienne? L’humanisme de l’antiquité, Socrate, la démocratia, la philosophia, l’idée de l’éleuteria et de la liberté, ces idées qui faiseint dire à Marc Aurèle « en tant qu’Antonin, je suis citoyen de Rome, en tant qu’homme, je suis citoyens du monde », est-ce simplement la soucre Chrétienne? Est-ce que les stoïciens n’ont pas fondé l’universalisme avant même les chrétiens? Alors livre d’histoire, d’accord… Première source historique : l’antiquité gréco-latine et son humanisme. Deuxième source, peut être, si vous le voulez, la source judéo chrétienne. Troisième source, parce qu’il faut continuer : l’humanisme de la Renaissance. Quatrième source : le grand rationalisme classique de Descartes « Ne rien admettre pour vrai que je ne le connusse évidemment être tel » ou le splendide rationalisme de Spinoza, qui déjà dans « Le traité judéo politique », militait pour une stricte séparation de l’état et des institutions religieuses. Et continuons. Au 18ème siècle, ces philosophes des Lumières qui militèrent pour faire reconnaître le droit naturel et débouchèrent sur les premières déclarations des droits de l’homme. Ne sont-ils pas une source estimable de l’Europe? Et au 19ème siècle, ces philosophes qui ne se contentèrent pas de l’émancipation juridico-politique, mais soulignèrent qu’en l’absence d’une émancipation socio-économique, les droits restent lettre morte? Le socialisme utopique, puis le socialisme scientifique de Marx et d’Hengels, avec leurs projets émancipateurs qu’il faudrait apprendre à relire autrement qu’à travers le filtre coloré du stalinisme? Pourquoi ne pas penser, ne pas citer aussi ces pensées sociales? Tels Hugo, qui, décrivant dans « Melancholia » ces enfants qui allaient travailler à 10 ans au fond de la mine, disait « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? », ou Zola décrivant des enfants poussant des wagonnets au fond des mines.  Si on veut à tout prix faire précéder la constitution Européenne d’un livre d’histoire ou d’une déclaration des droits, il faudrait y inclure tout cela. Or le Vatican a exercé une pression pour qu’on reconnaisse l’Europe comme un club chrétien. Ce qui permet de dire aux turcs qu’ils n’ont pas leur place dans un club chrétien, puisque évidemment, ils n’ont pas cette référence religieuse.

Vous le voyez, unir autour d’un particularisme, c’est toujours exclure, alors que unir autour de principes universels c’est inclure. L’offensive contre la loi 1905, lancée notamment par la commission Machelon, et il faudra, chers amis, veiller aux grains désormais, est très grave puisque sous prétexte d’adaptation et de modernité, on voudrait la modifier. Mais ceux qui proposent de financer sur fonds publics la construction de mosquée, oublient de dire qu’en république, aucune loi n’est sélective. On ne peut pas reconnaître aux uns des droits que l’on ne reconnaîtrait pas aux autres. Donc, en fait, ce pourquoi ils militent, c’est l’abolition de l’article 2. Pudiquement, ils appellent cela un toilettage. Quelle Hypocrisie ! Ce n’est pas toiletter la loi 1905 que de raturer l’article 2. C’est la détruire! La république ne peut pas donner davantage de droits aux uns qu’aux autres. Donc les protestants demanderont que l’on construise des temples sur fonds publics, les catholiques aussi. Et puis pourquoi ne faudrait-il pas alors attaquer la France devant la commission de Bruxelles, en disant que si on ne finance pas des temples maçonniques ou des maisons de la libre pensée sur fonds publics, on fait de la discrimination? Attaquer la France devant Bruxelles pour discrimination entre les citoyens  au regard de leurs convictions spirituelles… Ce serait un comble, n’est ce pas ? Mais il faudrait y réfléchir, si par malheur on en venait, au nom de l’égalité des religions, à raturer l’article 2 de la loi de 1905.

Enfin, dernière offensive, au nom de la confusion entre liberté de croire et respect des croyances, on voudrait réintroduire une législation répressive, imposant le religieusement correct. Girbeau faisant un détournement de la Cène de Vinci a ainsi été traîné en justice par une association catholique. On devra peut être aussi réunir tous les exemplaires de « La Religieuse » de Diderot sur la place publique et y mettre le feu, comme dans les antiques autodafés. Non! Sachons dire avec fermeté que la seule chose respectable, c’est la liberté de croire et non pas les croyances elles-mêmes. Un communiste est libre d’être communiste. Va-t-il attaquer en justice quelqu’un qui va critiquer, voire tourner en dérision le communisme? Un catholique est libre d’être catholique, mais qu’il puisse attaquer en justice quelqu’un qui critique le catholicisme, c’est une régression tout à fait extraordinaire. De même, évidemment, pour les caricatures de Mahomet. On a le droit, n’en déplaise à Mouloud Aounit, de publier et commenter les caricatures de Mahomet sans se voir traiter aussitôt de raciste. Ce malheureux Aounit est en pleine régression conceptuelle. S’il estime que la critique d’une religion c’est la critique d’un peuple comme tel, il faudrait qu’il revoie ses classiques. La critique d’une religion n’a rien à voir avec un propos raciste, parce que d’ailleurs, on se demande bien quel peuple pourrait viser la critique de l’islam ou de l’islamisme. Parmi les musulmans, les arabes sont minoritaires démographiquement par rapport aux Pakistanais. Les Musulmans ne sont pas un peuple déterminé. Quel serait alors le référent de cet acte raciste ? Quel est le peuple particulier qui serait visé comme tel ? Parce que c’est ça le racisme, et non pas la critique d’une religion. Vous le voyez, il faut donc véritablement en terminer avec cette confusion.

Troisième et dernier moment, mais je vais aller encore plus vite, parce que je ne voudrais pas abuser de votre patience: perspectives internationales et arguments des anti-laïques.

La France est seule. Quel argument! La France était seule en 1789 au milieu de la coalition des monarchies d’anciens régimes de l’Europe. Est-ce que cette solitude lui donnait tort? Allons ! La solitude n’est pas un argument de droit, c’est un argument de fait. Ce n’est donc pas un argument qui vaille. On peut être seul et avoir raison. On peut être plusieurs et avoir tort. Faudra-t-il le rappeler à ceux qui disent « mais on ne peut pas continuer, nous en France, avec notre laïcité : on est tout seul. Vous voyez bien qu’en Europe ça se passe autrement ». Et alors, en quoi le fait que ça se passe autrement nous donne-t-il tort? Les pays qui déclarent l’égalité du sexe étaient d’abord seuls dans un océan de pays qui faisaient de la discrimination machiste. Laissons de côté ce minable argument de la solitude de la France, et rappelons que la France n’est pas si seule. Lorsque les Espagnols d’Europa Laica se battent pour une séparation des Eglises et de l’Etat, n’imitent-ils pas le modèle français? Ils redécouvrent les avantages d’une séparation institutionnelle entre l’église, encore fort privilégiée en Espagne aujourd’hui, et l’Etat. Les portugais font de même et revendiquent la séparation de l’état et de l’église, et en Allemagne un certain nombre de voix se lèvent (notamment à l’occasion de la querelle des crucifix dans le land de Bavière, au cours de laquelle des Allemands dirent : « nous n’avons pas envoyé nos enfants qui sont agnostiques ou athées dans une école où il y a des crucifix dans les salles de classe, parce que c’est une discrimination contre eux »). Il est clair que la revendication de l’émancipation laïque est aujourd’hui quelque chose qui progresse en Europe. Alors qu’en France, les anti-laïques se servent de l’argument européen pour critiquer la laïcité, en Europe, les défenseurs de la laïcité se servent de l’exemple français pour dire « voyez, la laïcité, c’est possible : en France ça marche très bien ». On ne va donc pas se laisser intimider par les pseudo arguments de la solitude.

Chers amis, pardonnez-moi d’avoir été trop long, je conclus
Un, quelques uns, tous. Un: il y a ce qui est singulier, propre à chacun d’entre nous, en sa personnalité originale. Quelque uns: il y a ce qui est particulier. Certains d’entre vous sont croyants, d’autres sont athées. Tous : c’est l’universel, c’est le quantificateur universel. Vous comprenez bien pourquoi la solution laïque est la bonne réponse à la question que je posais au début de cette dissertation: « Comment concilier l’unité et la diversité de telle façon que l’affirmation de l’unité ne soit pas oppressive par rapport à la diversité, et que l’affirmation de la diversité ne fasse pas voler en éclats l’unité? » La solution, nous la tenons. C’est la solution laïque. Définir le cadre commun du vivre ensemble par la patrie de droits, en laquelle il n’y a pas d’étranger, en laquelle toute tradition peut s’affirmer dans les limites du droit commun. En terre laïque, l’excision du clitoris doit être interdite, parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique de la personne, et ce n’est pas négociable. Cette loi commune à tous, dans la mesure où elle se fonde sur des principes de droits qui, eux-mêmes, sont des conquêtes est donc une loi émancipatrice. S’unir par ce qui nous élève au-dessus des particularismes et des traditions oppressives, c’est cultiver la plus belle façon de s’unir:  s’unir par cela même qui nous élève.

Je vous remercie.