Travaux

Aux Origines du Christianisme

L’Évangile de Jean (le dernier des quatre évangiles) et les trois évangiles synoptiques de Marc, Matthieu, et Luc, sont les quasi seuls textes de références concernant la vie de Jésus, à proprement parler. Il s’agit de documents d’Église, donc de foi. Le papyrus Bodmer, livret de 75 feuillets, retrouvé en 170 en Haute-Égypte, est la copie la plus ancienne et complète de l’Évangile de Jean. Selon l’hypothèse la plus fréquemment retenue, Jésus serait mort aux alentours des années 30 de notre ère, tandis que la rédaction des évangiles n’aurait vraisemblablement commencé qu’une à deux générations plus tard. Quelle confiance devons-nous donc leur accorder ? Comment y démêler l’Histoire de la théologie, sachant que Jésus n’a, lui-même, jamais rien écrit ?

Pour la plupart des théologiens les contradictions apparentes entre les textes, et à l’intérieur de ces derniers, ne permettent pas douter de l’historicité de Jésus de Nazareth, de son activité publique.
Il part pour Jérusalem, entre en conflit avec les autorités juives puis l’administration romaine, puis il est finalement exécuté.
Certains chercheurs relativisent la perception biaisée que nous aurions de Jésus, du fait même de l’importance prise par le Christianisme. Son existence fut-elle si extraordinaire dans le contexte historique de l’époque, jusqu’ au point d’être connu des historiens d’alors ?

Toute l’œuvre du philosophe antichrétien Celse a disparu. Avec celle d’Origène, son contre Celse ou réfutation du Discours véritable, nous savons ce que pense le premier :
Il se moque de celles et ceux qui croient en un crucifié, qui, au fond n’était pour lui qu’un vulgaire criminel. Pour certains, les adversaires du Christianisme sont alors trop nombreux pour que l’hypothèse de l’inexistence de Jésus soit retenue.

1 – La Crucifixion

Evangile de Jean – Chapitre 19 Vs 17/22
Ils prirent donc Jésus
Et portant lui-même sa croix
Jésus sortit vers le lieu dit « du crâne »
Ce qui en hébreu (Araméen) se dit « Golgotha »
Où ils le crucifièrent
Et avec lui deux autres
Un de ci, un de là
Et au milieu Jésus.
Pilate écrivit aussi un écriteau
Et le fixa sur la croix
Il y était écrit
« Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs »
Cet écriteau beaucoup de Juifs le lurent
Parce que le lieu où Jésus fût crucifié
Etait proche de la ville
Et c’était écrit en hébreu, en latin et en grec.
Les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate :
« N’écrit pas : le roi des Juifs, mais que celui-là a dit :
« Je suis le roi des Juifs »
Pilate répondit
« Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. »

Ces exécutions étaient présentées comme des exemples pour faire peur. Mais comment se pratiquaient-elles ?

L’ouverture en 1968 d’un chantier archéologique, et la découverte d’un crucifié, surnommé Yohanan, nous permettent d’en savoir plus. Les pieds étaient en réalité positionnés de part et d’autre d’un poteau d’acacia, cloués par le talon. Pour les mains, l’hypothèse de la paume semble devoir être écartée, le corps ne pouvant être soutenu par la chair. Le clou était plus vraisemblablement fixé sur le poignet ou entre le radius et le cubitus.
Le 13ème siècle apparaît comme un tournant. Avant celui-ci, c’est un Jésus triomphant, qui meurt sur la croix. Au cours du 13ème siècle, le Jésus en gloire devient Jésus agonisant avec clous et épines.

Selon Jean, Jésus porte lui-même la traverse de bois. L’auteur ignore donc Marc (qui en son Chapitre 14 Vs 21) évoque Simon de Cyrène, réquisitionné par l’autorité romaine pour apporter la traverse sur le lieu de l’exécution.

Pour le courant « docète », et tous ceux qui ne veulent pas croire à la fin de Jésus : Le messie a semblé mourir sur la croix. Il n’a en fait pas été crucifié. À l’instar d’un esprit, il n’a pas de corps physique. La crucifixion est en conséquence une illusion. La mort réelle de Jésus, peut-elle aujourd’hui nous permettre d’argumenter contre son existence ?

Dans l’ambivalence de la rédaction du Chapitre 19 Vs 16, nous pouvons déceler un certain antisémitisme chez Jean. Nous sommes à la fin du procès :
« Alors il le leur livra pour être crucifié, et ils prirent Jésus et l’emmenèrent ».
Dans la tradition chrétienne, il convient d’insister sur la responsabilité des Juifs, d’en faire les sujets de tout. Pourtant plus tôt dans le procès Chapitre 18 Vs 31 Pilate dit : « Prenez-le vous-mêmes, et jugez le selon votre loi. Les Juifs lui répondirent : « Il ne nous est pas permis de mettre … à mort ». Le Sanhédrin peut décider, mais ne peut exécuter.
Dans « Il le leur livra », leur s’applique aux grands prêtres et aux autres Juifs de l’aristocratie, mais surtout pas à l’ensemble du peuple juif dans son entier. Ces quelques mots permirent toutefois au Moyen-Âge de nombreux pogroms contre les Juifs en particulier à l’occasion des fêtes de Pâques.

2 – Jean le Baptiste

D’après le récit biblique, Jésus est donc un prêcheur juif, née d’une mère juive, connaissant la tradition de Moïse (dite mosaïque), allant de lieu en lieu, faisant l’admiration des foules, ici et là, en guérissant les malades. Il est en cela semblable à d’autres chefs charismatiques de l’époque.
On ne peut ainsi véritablement parler du judaïsme au singulier. À l’intérieur même de cette judéité, il existe des différences. La césure va naitre de conflits successifs.

De nombreuses associations sont faites entre Jésus et Jean le Baptiste. Le mouvement du Baptiste témoigne à défaut de volonté de renouveau, d’une lassitude des rites. Selon le texte, Jésus appartient à ce mouvement de repentance, puisqu’il y entre de par son propre baptême.

La prédication de Jésus reprend celle du Baptiste.
– Matthieu Chapitre 3 – Vs 7, le Baptiste dît aux pharisiens et aux saducéens : « Races de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir ? »
– En Matthieu Chapitre 23 – Vs 33, Jésus dît aux scribes et aux pharisiens : « Serpents, engeance de vipères, éviterez vous la condamnation ? »
– Matthieu Chapitre 3 – Vs 10, le Baptiste : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit est coupé, et jeté au feu. »
– Matthieu Chapitre 7 – Vs 19, Jésus : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits est coupé et jeté au feu. »
– Matthieu Chapitre 3 – Vs 12, le Baptiste : « Repentez-vous car le royaume des cieux est proche. »
– Matthieu Chapitre 4 – Vs 17 Jésus : « Repentez-vous car le Royaume des cieux est proche. »

Dans Luc Chapitre 9, Vs 18 à 22, Jésus interroge ses disciples. Il leur pose cette question : « Pour la foule, qui suis-je ? ». La première réponse qui lui est faite est : Jean le Baptiste.
Hérode Antipas, roi d’Israël aurait dit : « Ce Jean que j’ai fait décapité, Jésus le ressuscite ». Flavius Josèphe, historien non converti, mentionne l’épisode du Baptiste. La renommée de ce dernier semble dépasser la Galilée et toucher la Judée. Il est plus qu’un prophète local. Hérode, lui, est le champion de l’acculturation du judaïsme, et de son intégration dans l’Empire romain. Il déplace sa capitale et la nomme Tibériade, en dédicace à l’empereur Tibère. Le Baptiste se faisant le vecteur de la colère populaire contre l’occupant impie, est exécuté.

Bien que d’origine sacerdotale d’après Luc, le Baptiste ne s’inscrit pas dans la tradition du Temple.
Annuellement, pour que le peuple soit déchargé de ses pêchés, le grand prêtre impose les mains sur un bouc purificateur envoyé ensuite dans le désert. Avec le baptême de repentance, le Baptiste ne fait pas moins que proposer un rite de substitution à celui du Temple, en dehors et loin de ce dernier, dans le désert sur les rives du Jourdain, à l’image de la secte Qumran, exilée au cœur de la terre d’Israël pour expier l’impureté du pays par un repli intérieur. Le Baptiste veut à son tour restaurer la pureté altérée par la présence romaine, et la domination païenne. Il réactualise l’exode, le pharaon est entre temps devenu empereur.

La lecture chrétienne présente le Baptiste s’étant toujours considéré comme second, alors même que dans tous les évangiles, son enfance et son activité publique surplombent celles de Jésus. Dans Jean : « Je prêche pour celui qui viendra …moi je ne suis pas le messie ». Matthieu fait dire au Baptiste : « Tu veux que je te baptise, c’est toi qui devrait me baptiser ». Dans Luc : « Moi, je baptise d’eau, il vous baptisera d’esprit ». Ainsi le Baptiste est dépossédée de sa prééminence.

Le Baptiste est le fils de Zacharie et Elisabeth. Les deux sont vieux, elle est handicapée et stérile. C’est l’interprétation biblique (Midrash – Haggadah), la transposition de la naissance d’Isaac fils d’Abraham et de Sarah. Il s’agit d’affirmer, une nouvelle fois, que Dieu fait naître la vie.
Marie, elle, est jeune et vierge. Faut-il voir en Marie l’ante-type d’Élisabeth et de Sarah, ou Marie ne nous place t-elle pas là, dans une forme de surenchère ?

La rivalité des deux figures Jésus/Le Baptiste, ne traduit-elle pas en fait une concurrence entre les cercles baptistes et primo-chrétiens ?
L’instauration d’une suprématie de Jésus sur le Baptiste tant dans le prêche que dans la naissance, la désignation de Jésus par le Baptiste, alors que le premier est un disciple du second, relèvent-elles ou pas, d’une recomposition théologique postérieure ? S’agit-il ou pas, de faire de l’un le dernier maillon d’une tradition, et de l’autre le premier d’une chaîne destinée à incarner le renouveau ?

3 – Le Temple

La révolte des brigands en -4, conduite par Judas le galiléen contre le recensement fiscal effectué par le gouverneur romain Quirinius, et l’apparition de multiples prophètes de protestation, témoignent de la situation politico-religieuse de l’époque. Il existe de surcroît dans le judaïsme, une longue tradition de prophètes (Amos, Osée) venus plus particulièrement de la campagne, défiant Jérusalem et la centralité du Temple, qu’ils accusent de corruption.

Les grands prêtres autrefois désignés par Hérode, désormais nommés par les romains, (il en va ainsi de Caïphe nommée par le préfet de Judée Valerius Gratus) constituent un petit cercle d’intéressés : le grand prêtre en exercice, ceux qui l’ont été, les officiers du Temple en charge des finances, de la police des lieux, etc. Distincts des rabbins, ils sont les fonctionnaires du Temple.
La caste des saducéens, en connivence avec les grands prêtres, défend l’observance exclusive des rites sacrificiels du Temple. Leurs pouvoirs respectifs ne s’adossent pas seulement à l’autorité que leur confèrent les services du Temple, mais aussi sur l’autorité militaire des romains.
Les saducéens s’opposent aux docteurs pharisiens qui, eux, ne souhaitent pas s’en tenir à la tradition écrite, défendant l’idée d’une Torah orale autour de la Torah écrite, autrement dit de commentaires d’interprétations, jugés nécessaires pour donner vie à la parole de Dieu.
Les romains, grands prêtres, et saducéens avaient intérêt à ce que :
1- l’ordre règne,
2- les rites l’emportent sur le débat.
Les uns s’appuyaient sur les autres, et réciproquement.

Comment donc faire resurgir du neuf de l’ancien, sinon en axant l’action critique de l’intégration du judaïsme dans l’empire romain, non plus dans le contexte de l’exode (ancien testament), mais dans celui du Temple, opposant ainsi le peuple à l’« aristocratie ».

Ainsi les propos prêtés à Jésus sont :
– Aux vendeurs de bœufs destinés aux sacrifices, aux changeurs manipulant l’argent :
« Vous avez transformé la maison de Dieu en un repère de brigands. Maintenant je vais en faire une maison de prières … Ne faites pas de la maison de mon père, une maison de commerce ».

– selon Marc : « Je détruirai ce temple fait de mains d’hommes, et en trois jours j’en bâtirai un autre non fait de mains d’homme »,
– selon Matthieu : « Je puis détruire le temple de Dieu, et en trois jours le rebâtir »,
– selon Jean : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ».

D’après les évangiles Jésus n’est donc pas rebelle au principe du Temple. Toutefois, la nature de son intervention à l’intérieur de celui-ci, et sa destruction symbolique, lui coutent l’adhésion des foules judéennes jusqu’ici acquise.

4 – Le procès

Consécutivement à l’épisode du Temple entrainant la crucifixion de Jésus, ce dernier a t-il été jugé avant son exécution, et le cas échéant par qui ?
Dans les récits de la passion, Marc en son Chapitre 15, fait arrêter et comparaitre Jésus devant le Sanhédrin (l’autorité judiciaire juive), le soir même. La procédure décrite par Jean est différente : Jésus est conduit chez Caïphe, rencontre Hanne, beau-père du grand prêtre, lui-même ancien grand prêtre de +6 à +15. Mais du point de vue de la législation juive, il est invraisemblable que le Sanhédrin ce soit réuni de nuit, séance tenante ce soir là, pour faire le procès de Jésus de Nazareth. De la même manière, il est peu crédible que le préfet Pilate ait pu recevoir lui-même Jésus, une tâche tout au plus déléguée à un subalterne. Les gouverneurs de province ne s’embarrassaient pas à apprendre les langues locales des contrées occupées.

Les accusations des grands prêtres paraissent donc faibles au regard de leur propre loi, encore plus faibles au regard du droit romain. Il faut pourtant des chefs d’accusation pour exécuter. Ceux-ci varient selon les évangiles. Celui de blasphème paraît peu crédible. D’autres avant Jésus se sont proclamés messie, et n’ont pas subi le même châtiment pour autant. Les menaces de destruction physique du Temple paraissent, elles aussi, fragiles.
Le Temple à l’époque de Jésus avait été restauré par Hérode le grand sur ce qu’il restait du second Temple. Toutefois aucun croyant ne pensait qu’il s’agissait du Temple de la période messianique. Un nouveau Temple devrait être reconstruit en lieu et place de celui d’Hérode le méchant, qui n’était pas de la maison de David. Celui qui détruirait son Temple commettrait a priori plutôt un acte pieux.

Le récit, rendu compréhensible et cohérent, relève vraisemblablement davantage de la glose théologique que de la réalité. Il faut envisager les évangiles comme ayant chacun des objectifs religieux propres. Deux de ces objectifs sont ici :
– de donner un cadre solennel voire institutionnel à la prophétie de Jésus, et
– de décharger l’autorité romaine, pour faire porter la responsabilité de la crucifixion sur les autorités juives.

Jean – Chapitre 10 – tente de décrédibiliser l’invocation des grands prêtres au blasphème. Il fait dire à Jésus « Si l’écriture appelle Dieu de simples mortels, pourquoi blasphèmerais-je ? ».
Référence au Psaume 82 : « Vous êtes tous des Dieux ».
Luc – Chapitre 23 – prête aux grands prêtres amenant Jésus à Pilate un motif de condamnation politique : « Nous l’avons trouver pervertissant la nation interdisant de payer l’impôt à Tiber, et se proclamant Christ Roi. »
Les auteurs de Marc, Matthieu, et Luc à la question de Pilate : « Es-tu le Roi des Juifs ? » font répondre : « Tu le dis ». Pour Jean la réponse est : « Mon Royaume n’est pas de ce monde », autrement dit : « Je ne défie pas le pouvoir romain ». Le but est de ne pas présenter les chrétiens comme politiquement dangereux.

Il s’agit donc bien en réalité d’une question d’autorité, de pouvoir, et de partage de ce dernier. Pour les uns et les autres, il est judicieux de faire disparaître ceux qui créent du désordre en troublant le calme, ou en interrogeant la tradition.

5 – Barabbas

Pilate ne trouvant aucun chef d’inculpation contre Jésus, propose de libérer ce dernier. Les grands prêtres lui opposent alors Barabbas. Le passage renforce ainsi l’idée de la bienveillance romaine, et celle de la responsabilité des chefs Juifs.
Mais quelle crédibilité faut-il accorder au récit lorsqu’il nous dit, qu’il est de coutume pour le gouverneur romain de relâcher un prisonnier à l’occasion de la Pâque ?

Selon Luc, Barabbas est un rebelle doublé d’un assassin, selon Jean il s’agit d’un brigand, et pour Matthieu d’un prisonnier célèbre. Marc, le plus ancien, ne qualifie pas Barabbas, mais indique simplement qu’il a été arrêté au milieu d’autres émeutiers, lors d’un mouvement ayant occasionné un meurtre. Mais nous ne savons pas s’il s’agissait d’une révolte contre les romains, ou d’une querelle entre clans Juifs. De la même manière nous ignorons depuis combien de temps Barabbas est incarcéré.

Ne serait-ce pas un illogisme de la part des romains d’accepter de libérer quelqu’un qui les combat ?
Il n’existe aucun témoignage de ce privilège Pascal, dans aucun autre territoire administré par les romains, ni même à l’occasion d’autres grandes fêtes religieuses.
Il est néanmoins possible que les romains ayant conscience de la résistance en Palestine, et les difficultés rencontrées avant eux par les perses et les grecs, aient décidé de faire exception.

Le déroulement de l’amnistie interroge aussi. Aucun exemple préalable faisant appel à la foule ne semble exister : Jamais un peuple n’a a priori disposé du droit de faire libérer un prisonnier, et encore moins dans le cadre d’une accusation aussi grave que celle de subversion. Dans les synoptiques, la foule intervient, mais à trois moments différents selon les rédacteurs. Chez Jean, il n’en est pas fait mention. Ce dernier ne parle que des judéens.
De l’avis même de la plupart des théologiens, il s’agit de faire apparaître Pilate comme ne voulant pas condamner Jésus.

Les historiens de l’Antiquité, eux, ignorent purement et simplement l’énigmatique Barabbas.

Pilate doit choisir entre Jésus Barabbas (littéralement Bar Abbas, fils du père) et Jésus, roi des Juifs. Pourquoi les scribes ont-ils fait disparaître le prénom de Barabbas ? L’idée d’un prénom commun était-elle si inacceptable ? Faut-il y voir la nécessité de ne pas connoter négativement le messie, le besoin d’une dissociation ? Ne s’agirait-il pas au contraire d’un seul et même personnage dédoublé après réécriture ? Quels sont les possibles arguments pour étayer cette dernière hypothèse ?

Le mot brigand employé pour Barabbas comme pour les deux autres crucifiés, revêt plusieurs significations : Il peut qualifier les malfaiteurs, mais aussi les zélotes entendus selon Flavius Josèphe comme brigands, puisque confisquant des ressources qui doivent initialement revenir au Temple ou aux Romains.
Les zélotes, des nationalistes révoltés contre Rome, voulaient placer la société juive toute entière sous le joug de la loi mosaïque. Si le récit accrédite l’idée que Jésus n’en n’était pas, l’un de ses douze disciples Simon, est surnommé le zélote. La présence de zélotes, même en filigrane dans les textes évangéliques, indique que le mouvement de Jésus le nazaréen, n’était pas complètement étranger aux protestations contre l’empire.

Le dédoublement précédemment évoqué aurait-il donc pour finalité de permettre aux évangélistes de débarrasser Jésus (le mythique) de tout objectif politique pour le reporter sur Jésus Barabbas. Le crime de Jésus contre Rome ainsi éclipsé derrière le sacrilège du Temple, ne servirait-elle pas l’hypothèse du retournement du peuple juif contre lui, et l’implication de la foule dans la crucifixion ?

6 – Le Roi des Juifs

Comment donc interpréter le Titulus, cet écriteau de bois, placé au dessus de la tête de Jésus lors de son exécution. Les us de l’époque nous permettent de déduire que l’inscription indique le motif ou le prétexte de la condamnation par le gouverneur romain. Par analogie à l’époque de Caligula, un esclave surpris en flagrant délit de vol, avait les mains coupés, était pendu, et une pancarte indiquait : Il a volé.

Bien qu’étant la seule chose écrite du vivant même de Jésus, le Titulus nous parvient sous plusieurs formes différentes. :

– Marc Chapitre 15 Vs 26 : Le Roi des Juifs,
– Matthieu Chapitre 27 Vs 37 : Celui-ci est Jésus, le Roi des Juifs,
– Luc Chapitre 23 Vs 38 : Celui-ci est le Roi des Juifs,
– Jean Chapitre 19 : Celui-ci est Jésus, le Nazôréen, le Roi des Juifs,
– Pierre (apocryphe) : Celui-ci est le Roi d’Israël.

Une pièce de bois est exposée en la Basilique Saint Croix de Jérusalem à Rome. Elle ne semble pas plus authentique que le suaire de Turin dont la datation au carbone 14 a démontré sans ambigüité son origine médiévale. Il en serait de même pour le Titulus Crucis.
Par ailleurs les archéologues n’ont à ce jour rien trouvé à Nazareth, qui serait antérieur au deuxième siècle, et qui pourrait attester avec certitude de l’existence du lieu natal de Jésus, du vivant de celui-ci. Nazôréen pourrait signifier selon les études : Le saint, Le rejeton, le gardien, tout simplement le mouvement né autour de Jésus, etc. mais ne caractériserait pas nécessairement un habitant de Nazareth.

Juif était alors employé par des non Juifs, Israël par des Juifs. Il convient aussi de distinguer Royauté politique et Royauté messianique. L’exécution étant imputée aux Romains, le Roi des Juifs (la raison politique) est la version retenue par les quatre évangiles du nouveau testament. Le récit atteste de la prophétisation de Jésus par les Romains.

Le Titulus proclame la Royauté de Jésus, ses termes sont multiples et incertains. La forme la plus courte est pour nombre de théologiens la forme originelle. L’auteur de Jean en faisant mention de trois traductions : araméenne, grecque, et latine, essaie, lui, de renforcer l’aspect universaliste du personnage Jésus. Dans le même temps et le même évangile, l’aristocratie sacerdotale proteste contre le motif d’exécution : « Le Roi des Juifs » au lieu de « Celui-ci a dit : Je suis le Roi des Juifs ». L’intervention permet, en guise d’universalisme, d’alimenter l’antagonisme entre Jésus et les Juifs.
Jean fait aussi dénier aux grands prêtres toute leur tradition. Ces derniers vont jusqu’à répliquer :
« Nous n’avons pas d’autre Roi que César ». Pourtant pour les Juifs l’onction royale est quasi divine. Par ailleurs seuls les Juifs continuaient de résister, les Grecs et Égyptiens, eux, ne se révoltaient déjà plus.
Même s’ils ne valent que pour les grand prêtres, « bienveillants » à l’égard des Romains, et non pour le peuple juif dans son entier, les propos ainsi prêtés apparaissent comme devant relever du mythe plus que de la réalité historique.

7 – Judas

Jésus, Roi des Judéens ou Roi des Juifs est mort en Judée à Jérusalem sur le territoire la tribu de Juda, l’une des douze tribus d’Israël. Dans l’ancien testament Juda, fils de Jacob et Léa, est le patriarche de l’une des tribus d’Israël.
Si les douze apôtres évoquent le nouvel Israël annoncée par Jésus avec l’irruption du Royaume de Dieu, la proximité entre le nom du traître : Judas Iscariote de celui de l’une des tribus, relève t-elle d’un choix délibéré, ou d’une pure coïncidence ? Que disent les évangélistes à ce sujet ? Quelles sont les différentes hypothèses à retenir ?

Judas Iscariote tirerait son nom de Cariot le bourg de sa naissance. Pour certains théologiens il s’agit là d’une divagation. Iscariote viendrait de « Sicaires » : « Hommes aux poignards », appellations donnée aux zélotes. Judas Iscariote aurait fait partir d’un groupe de zélotes avant de rejoindre Jésus. Il est admis comme possible que le personnage ait été recomposé dans la nécessité d’un travail d’élaboration théologique. Dans les temps anciens l’offrande servait à détourner la colère du/des Dieux(x) vénéré(s). Si le sacrifice n’est pas envisageable par la communauté dans son ensemble, le rituel peut désigner l’un de ses membres, pour la mise à mort. Judas aurait été choisi, celui-ci estimant que Jésus n’honorait pas son idéal nationaliste.

Ainsi, certains théologiens pensent qu’il ne faut pas investir symboliquement le nom de celui qui aurait trahi. Pour d’autres la trahison de Judas ne représente pas celle d’un individu « apôtre », mais bien celle du peuple juif. Elle est alors destinée à écarter l’idée que Jésus puisse être un rebelle contre Rome.

Mais ici encore, les faits peuvent relever du mythe plus que de la réalité. Paul dans ses épitres ignore tout de la trahison de Jésus par Judas. Que nous dit-il en 50-60 ? « Après sa mort, Jésus ressuscité est vu par ses douze disciples », tandis que dans les évangiles, l’apparition n’a lieu que devant onze disciples. L’apparition est ajoutée dans le texte entre 60 et 70 de notre ère. Chez Jean, Judas prend les traits d’un personnage aimant le gain, détournant l’argent de la communauté au lieu de se charger de la gérer.
Enfin entre le livre des apôtres et Matthieu, nous sommes placés devant deux versions de la mort de Judas : atroces souffrances et entrailles éclatées contre suicide. À noter qu’il n’existe qu’un seul autre cas de suicide dans la Bible, celui d’Achitophel, qui figure une autre traitrise, dans l’ancien testament.

8 – Pâque

En 270 le philosophe païen Porphyre de Tyr dans son traité « Contre les Chrétiens » s’en prend aux anomalies des récits de la passion. À propos de la crucifixion, il écrit « Il est clair que cette fiction incohérente ou bien représente plusieurs crucifiés, ou bien un seul qui meurt si mal, qu’il ne donne à ceux qui sont là, aucune idée nette de ce qu’il souffre. Mais si ces gens là, n’étaient pas capables de dire de quelle façon il est véridiquement mort, et n’ont fait que de la littérature, c’est alors que sur tout le reste, ils n’ont rien raconté non plus qui mérite confiance ».
D’autres voient au contraire dans les contradictions des évangiles, le géni du nouveau testament. Enfin certains se raccrochent à une méconnaissance des langues de l’époque.
Ne faudrait-il pas plutôt envisager des choix faits en toute conscience, par les auteurs aux fins de transmettre une « réalité théologique » ?

Les évangiles ont été triés, quels critères ont prévalu pour la sélection ? S’est-il seulement agi de ne pas tout retenir, ou en introduisant des détails, de permettre aux récits de la passion, un rappel à de précédents textes, et de les corréler ?
Dans l’ancien testament au Deutéronome Chapitre 18, Vs 18 :
– « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. »
Dans l’évangile de Jean au Chapitre 12, Vs 50 :
– « Je sais que son commandement est vie éternelle. Donc, ce que je déclare, je le déclare comme le Père me l’a dit. »
Un prophète semblable à Moïse était attendu. Pour les chrétiens Jésus est le nouveau Moïse, il n’est donc pas étonnant que les deux prononcent les mêmes paroles.
Dans l’analyse des textes, certains au-delà des paroles appliquent ce dédoublement à des thèmes ou situations.
Dans la bible hébraïque ou plus exactement sa version grecque la septante, Moïse dans le livre de l’Exode doit garder les bras en croix pour que les hébreux vainquent leurs ennemis les amalécites. Lorsque Moïse baisse les bras, les amalécites sont aussitôt vainqueurs. Aussi Moïse âgé est assisté de deux hommes Aaron et Ur, chacun lui soutiendra un bras. Ils se tenaient « ici et là » dit la septante. Jean reprendra la même terminologie « ici et là » pour les deux autres crucifiés.

La date de l’exécution n’est pas connue avec certitude. Les récits de la passion indiquent deux chronologies : johannique et synoptique. La première indique la veille de la Pâque, et la seconde un jour plus tard soit en pleine fête. Dans les synoptiques, Jésus mange la Pâque avec ses disciples, qui lui demandent : « Que veux-tu que nous te préparions pour la Pâque ? ».
Au temps de Pilate, Jérusalem compte trente mille habitants. Au moment de la Pâque cette population ne représente plus qu’un pourcentage minime de la foule présente. La cacophonie est extrême, voire dangereuse, d’où la nécessité de renforcer la garnison habituellement présente sur place, par des troupes commandées par le Préfet, et peut-être aussi l’impératif d’attendre la tombée de la nuit pour agir. Pour certains chercheurs, le temps entre l’arrestation et la condamnation apparaît trop resserré. Ils envisagent l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem lors de la fête des « tabernacles », l’un des trois fêtes de pèlerinage prescrite par la Torah, au mois de septembre ou octobre, et s’appuient sur des indices saisonniers comme les rameaux de palmier agités. Pour la recherche contemporaine, les dates les plus fréquemment proposées pour la mort du prophète sont le 7 avril 30 et le 3 avril 33.

Difficile entre ses multiples versions de faire la distinction entre Histoire et falsification, sauf à considérer qu’il ne s’agit véritablement ni de l’une, mais d’une mise en perspective d’évènements, ayant pour objectif d’élaborer une nouvelle tradition, de réinterpréter les différentes symboliques.

Le denier repas apparaît comme un repas Pascal sans agneau. Faire mourir Jésus en même temps que le sacrifice des agneaux, N’est-ce pas suggérer que Jésus est le véritable agneau Pascal ? Ne fait-on pas dire au Baptiste lorsqu’il rencontre Jésus : « Voici l’agneau de Dieu ? ».

Philon d’Alexandrie, philosophe juif interprète la signification de Pâque au sens de passage et de libération :
– Passage de la mère rouge / Passage vers le père par le sacrifice du fils,
– Libération des esclaves / Libération des hommes.

De l’Exode au livre de Josué, il y a deux Pâque :
– celle de la sortie d’Égypte sur laquelle la tradition rabbinique insiste,
– celle de l’entrée en terre promise, de la fin du trajet que le rituel chrétien appuie. Jésus arrive, puis meurt à Jérusalem la vieille de Pâque.

Les deux rituels se font écho. Il est ainsi démontré que l’eucharistie, essentielle au christianisme, trouve ses racines dans la tradition juive et que Jésus la concrétise. L’objectif est de convertir au nouveau rite, des pratiquants de l’ancien.

Dès lors comment relier les figures de Moïse, Josué et Jésus ?
Josué succède à Moïse dans la conduite du peuple hébreu en Terre promise. C’est le vainqueur de Jourdain et du pays de Canaan. Les deux noms Josué et Jésus viennent du même radical « sauveur ». Dans la septante Josué s’appelle Jésus. En hébreu Josué est écrit Yehoshua (YHWH). Josué n’était pas étranger à ceux qui espéraient en Jésus. Pourquoi ce dernier ne ferait-il pas aussi bien ? Dans la tradition juive le Salut est interprété comme celui du corps physique. Dans la tradition chrétienne il sera admis comme celui de l’esprit par la médiation du sauveur.
Jésus était un nom très répandu en Palestine. Flavius Josèphe n’en connaît pas moins d’une vingtaine.

La prophétie d’Isaïe annonçait : « La jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel ». Matthieu lui indique : « Elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous ». Ainsi le projet du nouveau testament est conforme aux écrits de l’ancien.

9 – La Résurrection

Malgré les annonces de Jésus, lui-même, avant sa mort, les apôtres ne semblent pas attendre la résurrection, mais s’attendent plutôt à la fin des temps.

La découverte du tombeau vide pose tout d’abord le problème de la sépulture. Les théologiens ne sont pas nécessairement d’accord entre eux sur les pratiques de l’époque. Si pour certains d’entre eux, les crucifiés étaient rendus à leur famille, pour d’autres les corps étaient mis en fausse commune, voire littéralement abandonnés.

Affirmer la résurrection implique la disparition du corps.
Il y a dans la tradition chrétienne la préoccupation de répondre à la polémique créée par l’absence de ce corps de chair. Aussi l’auteur de Pierre (évangile apocryphe) tente t-il une description de la sortie du tombeau gardé par les romains. Mais les évangiles canoniques ne font, eux, état d’aucune description du passage de la mort à la vie. Par quelle alchimie un cadavre peut-il être à nouveau animé ? Jésus ressuscité n’est en effet jamais donné comme un être immatériel. Il a l’apparence de la chair.

Au cœur de cette affirmation, un mot « ophté », il a été vu ou plutôt il s’est fait voir, ainsi que Dieu fut vu par Abraham dans l’ancien testament. L’initiative est laissée à Jésus, il se montre à ses disciples (Jean – Chapitre 20) tandis qu’ils étaient reclus portes et fenêtres fermées. Marie-Madeleine, devant le tombeau le rencontre sous les traits d’un jardiner. Plus tard, Paul (sur le chemin de Damas) fait état d’une visions/apparition : Il est terrassé par une lumière.

Pour le rite funéraire comme pour l’indissociabilité du corps et de l’âme, le texte est conforme aux conceptions sémitiques de l’époque. Comment donc à défaut de s’en affranchir, les entrevoir différemment ?

La résurrection du corps est un élément fondamental de la foi hébraïque. L’idée est alors partagée par la plupart des doctrines de l’époque, même si relativement récente dans l’histoire de la théologie d’Israël. Le concept prend corps dans le livre de Daniel, rédigé dans un contexte de persécutions et d’exécutions sous Antiochos Epiphane. Dans la pensée juive d’alors, Dieu ne peut abandonner ses fidèles. Il est le maître de la vie, et fait revenir à celle-ci.
De la même manière, la prédication de Jésus se fondant sur l’avènement du Royaume de Dieu, il est inconcevable que ce dernier puisse abandonner le messie.

La résurrection étant narrée plus que décrite, ne sommes-nous pas invités à l’interpréter comme un événement intervenant dans une lecture de conviction, autrement dit de foi des disciples dans la présence de Jésus ? La résurrection mettant en cause directement Dieu, elle est une affirmation théologique.
L’intellectuel Celse dans sa réfutation du christianisme primitif interroge ses contemporains : « Pourquoi Jésus n’apparaît-il qu’à ses disciples, de surcroît dans un corps peu ressemblant à son corps de chair, de sorte que personne à première vue ne le reconnait, et jamais à ses accusateurs/ennemis ? » Il argue que pour une révélation fulgurante et publique, il aurait fallu que celle-ci se vive au-delà de l’intimité de quelques convaincus.
Les récits du tombeau vide ne seraient-ils pas des écrits liturgiques, historicisants plus qu’historiques. Ne traduiraient-ils pas ce que l’on a pensé/voulu être réalisé ? Ainsi, la découverte du tombeau vide a t-elle été développée à partir de la réflexion sur les implications de la résurrection, ou sert-elle au contraire de point d’appui à celle-ci ?

Il existe plusieurs lectures et langages de la résurrection :
– Dans la lecture judéo-chrétienne le corps revient à la vie selon des modalités si difficiles à imaginer qu’elles ne sont pas décrites.
– Dans la lecture helléno-chrétienne, l’immortalité de l’esprit n’implique pas la résurrection du corps. Pour les païens (craignant-Dieu) réunis dans cette nouvelle foi, l’esprit de Jésus continue à vivre.
A propos des langages :
– Les verbes de la bible, utilisés pour signifier ressusciter sont réveiller et relever.
– Les psaumes renvoient davantage au langage de l’exaltation, et des honneurs réservés aux justes assis à la droite de Dieu, pour mieux signifier la présence de cette vie essentielle à ses adeptes.
– Le langage de la vie présent chez Luc, Chapitre 24 : « Pourquoi cherchez vous le vivant parmi les morts ? ». Il renvoie à la tendance grecque, rendant plus plausible l’affirmation de la vie de celui qui est mort, en même temps qu’elle se distingue de l’interprétation hébraïque.

L’annonce de la résurrection, et la proclamation de Jésus en Christ, vont en moins d’un siècle entériner le schisme entre judaïsme et christianisme.

10 – Christos

Si les prêtres semblent les premiers à recevoir l’onction, celle-ci ne concerne ensuite plus que les Rois. Ainsi l’onction royale et l’onction divine sont dans la maison de David intimement liées. Quiconque se prétendait Roi des Juifs se prétendait messie. Cette conception politico-religieuse de l’alliance du temporel et du spirituel s’appliquera plus tard en Europe avec les monarchies dites de « droit divin ».
Deux siècles avant notre ère, Judas Maccabée, à la tête des forces juives contre la domination syrienne, alors considéré comme un héros, n’est jamais qualifié de messie.
Ainsi la figure du messie ne semble pas renvoyer à un personnage réelle, mais plutôt se référer à un personnage que l’on attend. Aussi pour Flavius Josèphe, tous ceux qui essaient de se faire proclamer Roi ou prophète, sont des bandits ou des imposteurs.

Au Chapitre 20 de se « Antiquités juives », l’historien non converti dresse le paysage de la Judée autour de l’an 50. De nombreux prophètes lèvent des révoltes, se retirent dans le désert, remplissent les espoirs de libération des troupes impies, et se font tuer par ces dernières.
Les prétendants messianiques sont donc nombreux. On espère la fin de l’occupation romaine en terre sacrée. Les « Actes des apôtres » évoquent Theudas décapité C5.36 : « Il y a un certain temps, se leva Theudas qui prétendait être quelqu’un, et à qui se rallièrent quatre cents hommes environ ; il a été supprimé, et tous ses partisans ont été mis en déroute et réduits à rien ».
Pour les croyants, Dieu n’a pas de sens dans une Palestine envahie, et un temple de Jérusalem profané.

Dans les Psaumes de Salomon, il est écrit :
« Que Dieu purifie Israël par sa bénédiction, pour le jour de la miséricorde, pour le jour choisi, où il suscitera son messie ! Heureux ceux qui vivront en ces jours-là afin de voir les biens, que le Seigneur accomplira pour la génération à venir sous le sceptre correcteur du messie ».
Ces psaumes (17-18) plus particulièrement couvrent la décennie précédant notre ère, et traduisent l’exaspération, en même temps qu’ils témoignent de l’évolution de la compréhension du titre de messie : autrefois fonction (Prêtre/Roi) octroyée par l’onction, désormais figure individuelle purificatrice, symbole de la résistance du judaïsme contre son acculturation.

Jésus permet l’incarnation de cette figure individuelle et la concrétisation de la prophétie de Zacharie (T.14). Les textes de nouveau testament nous placent une fois encore dans une forme de surenchère.
Lorsque Pierre dit à Jésus : « Tu es le messie », alors Jésus lui répond : « Ne dis cela à personne ». S’il ne s’agit pas d’une véritable réfutation, le titre de messie est pour le moins mis en sourdine.
Si Jésus entre à Jérusalem accompagné de la foule, cela ne signifie pas qu’il est reconnu messie.
Dans le contexte de persécutions qu’est celui de la rédaction des évangiles, l’espoir messianique de la période passée immédiate, ne doit pas pouvoir s’interpréter comme la possibilité de la restauration du Royaume davidique, appuyée par la piété populaire et sa composante nationaliste. En se distanciant de l’approche hébraïque, les auteurs donnent des gages à l’empire romain au sein duquel le primo-christianisme doit prendre racine. La restauration politique d’Israël n’étant plus d’actualité, sommes-nous comme certains l’entrevoient dans une dépolitisation du renouveau, ou au contraire dans une posture éminemment politique ?
Zacharie C.14 : Voici, le jour de l’Eternel arrive, Et tes dépouilles seront partagées au milieu de toi. Je rassemblerai toutes les nations pour qu’elles attaquent Jérusalem; La ville sera prise…L’Eternel paraîtra, et il combattra ces nations…Ses pieds se poseront en ce jour sur la montagne des oliviers…La montagne des oliviers se fendra par le milieu, à l’orient et à l’occident…

Avant d’évoquer la publication des évangiles, rappelons ce passage des « Antiquité juives », C18. de Flavius Josèphe :
« En ce temps là vécu Jésus homme, sage si toutefois il est permis de l’appeler un homme, car il accomplît des choses merveilleuses, et enseigna les hommes qui reçurent avec joie la vérité. Il entraina avec les lui bien des Juifs, et bien des grecs. Il était le messie. Les principaux d’entre nous le dénoncèrent. Pilate l’ayant fait mettre en croix, ceux qui l’avaient aimé n’y renoncèrent pas. Car il leur apparût après avoir repris vie le troisième jour, les prophètes divins ayant du reste prédit cela de lui, et bien d’autres prodiges. La race des chrétiens qui tirent de lui son nom existe encore aujourd’hui. »
Flavius Josèphe meurt en l’an 100, mais les exemplaires les plus anciens se ses œuvres remontent seulement au neuvième siècle. Ses manuscrits comme bien d’autres ont été copiés, et recopiés entre autres par des bénédictins. Aussi, presque tous les experts doutent de l’authenticité de ce passage, et de quelques autres. S’agit-il d’addition intégrale, de l’amélioration d’une allusion ? Comment un juif non converti aurait-il pu écrire pareils propos ?

Dès leur première diffusion, les évangiles sont perçus comme une biographie légendaire, ne retraçant pas réellement la vie historique de Jésus. La figure théologique supplante le personnage historique. La polémique fait rage entre Juifs et Juifs-chrétiens.
Justin de Naplouse dans son « Dialogue avec Trypon » (Écho littéraires de conversations qu’il auraient eues avec des rabbins) dévoile sa pensée sur les Juifs : « En vérité, votre main est levée pour le mal ; car, après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir ; vous nous haïssez, nous qui par lui croyons au Dieu et Père de l’univers, vous nous mettez à mort chaque fois que vous en obtenez le pouvoir ; sans cesse vous blasphémez contre lui et ses disciples. » – Réponse de Trypon : « Le Christ à supposer qu’il soit né et qu’il existe quelque part (donc pas impossible) n’a aucun pouvoir tant qu’Elie ne sera pas venu l’oindre c’est à dire le faire messie et le manifester à tous ». Il ajoute : « Vous avez accepté un on-dit non vérifiée, vous vous êtes façonné vous-mêmes un Christ. »

Le terme « chrétiens » apparaît dans les « Actes des apôtres », concomitamment à la première évangélisation à Antioche, ville syrienne de culture grecque. Le mot de par sa construction latine (suffixe accolé au nom) porte la marque de l’administration romaine, désignant ainsi les partisans du messie. Il n’y a pourtant pas de lien lexical entre Jésus et Christ. Jésus de Nazareth ou le Nazôréen, est dans l’intervalle, très rapidement devenu le messie Jésus, autrement dit Jésus-Christ. Dans le processus d’incarnation le titre devient un nom propre.

11 – Le disciple bien aimé

Comment expliquer les incohérences et anomalies à l’intérieur de chacun des évangiles synoptique et johannique ?
– Dans Jean C.13, Pierre demande à Jésus : Seigneur où vas-tu ? Au C.16, Jésus interroge à son tour : Aucun de vous ne me demande où vas-tu ?
– Dans Marc, Matthieu et Luc, Jésus ne monte à Jérusalem qu’une seule fois, chez Jean pour chaque fête juive.
Observons en premier lieu que nous nous situons alors dans un milieu et une époque caractérisés par la tradition orale. Chacun a sa tradition, il n’est pas question d’une mais de plusieurs communautés. Pour étayer le propos, les évangiles deviendront « Un » à la fin du deuxième siècle. Il ne s’agit alors plus que de l’évangile selon la tradition d’une communauté, celle de Marc et les suivantes.

Il a fallu la destruction du temple de Jérusalem pour prendre conscience de la nécessité de mettre par écrit ces traditions sous peine de les voir disparaître. Les chercheurs, historiens et théologiens, n’ont donc pas de manuscrits autographes à leur disposition. Ils sont contraints de comparer les évangiles entre eux pour essayer d’en comprendre la chronologie et l’interdépendance.
Premières constatations et hypothèses : les évangiles ne sont pas écrits d’une seule traite. Si l’on distingue la source du rédacteur, il est alors possible de considérer plusieurs auteurs pour le corps du texte, sans compter les ajouts et retraits déjà mentionnés. Les évangiles seraient donc le résultat de rédactions successives. Ils témoignent de deux grandes traditions littéraires :
– Marc, reprise par Matthieu et Luc,
– Jean, sans que nous sachions avec certitude s’il s’inspire des premiers, ou s’il dispose d’une documentation distincte.
Pour autant les quatre évangiles canoniques font référence au même récit de la passion, Jean rejoignant la ligne synoptique à partir de son Chapitre 18.

Le Chapitre 21 désigne le disciple bien aimé de Jésus comme l’auteur de l’évangile. Si ce dernier ne dévoile pas l’identité du rédacteur, le texte nous fournit-il des indices ? Pour la plupart des exégètes même catholiques il ne peut s’agir de Jean, apôtre et fils de Zébédée. Il est peu vraisemblable que le disciple bien aimé, apparaissant comme en rapport avec les milieux sacerdotaux, puisse dans le même temps être pêcheur en Galilée. Il peut ne pas appartenir au premier « cercle des douze ». L’évangile de Jean étant beaucoup plus ancré à Jérusalem, l’hypothèse Lazare de Béthanie, familier avec la géographie de la Judée, est souvent retenue. Lorsque Lazare est malade, ses sœurs viennent voir Jésus et lui disent : « Celui que tu aimes est malade ». Lorsqu’ils arrivent devant la tombe, Jésus pleure et les autres disent : « Voyez comme il l’aimait ».
Une autre hypothèse est celle de Jean le Presbytre (l’Ancien), disciple de l’apôtre Jean. Cette éventualité permet la possibilité de souvenirs dans le projet rédactionnel.
Mais plutôt que d’affirmer que le disciple bien aimé est l’auteur de l’évangile, ne faudrait-il pas davantage dire que l’auteur se présente comme tel ?

12 – Selon Jean

Au fil du temps l’évangile s’adapte à l’auditoire auquel il se destine, et ce dernier évolue peu à peu. Selon l’auteur certaines pratiques et traditions du judaïsme sont tenues pour acquises. Le quatrième évangile – Jean, en indiquant la signification de plusieurs notions, dévoile son auditoire. Les croyants de racines juives s’effacent progressivement devant les païens, les communautés grecques et helléniques.
Pour la plupart des biblistes, Jean témoigne de ce conflit qui à l’origine oppose ceux qui parmi les Juifs confessent Jésus comme le Christ qu’Israël attend, contre une majorité qui n’accepte pas cette interprétation.

Même s’il est difficile d’établir une chronologie précise, il est admis qu’il y avait des Juifs-chrétiens au sein de la synagogue au moins jusqu’en 60. Le mot « minim » qualifie alors ceux qui sont hors de la norme pharisienne mais néanmoins encore considérés comme Juifs. En 66 de notre ère, la première guerre judéo-romain éclate. Elle s’achèvera en 70 avec la prise de Jérusalem par les légions romaines, et la destruction du Temple (d’Hérode préalablement de Salomon) en 70. La situation exacerbe très probablement les différends entre les divers courants à l’intérieur du judaïsme, et le pluralisme qui était encore possible jusqu’ici, le devient de moins en moins. Les marginaux seront bientôt écartés. Dans l’une des rédactions de l’évangile de Jean, même si l’interprétation n’est pas admise de tous, il est écrit à trois reprises que quiconque reconnaissait le Christ en Jésus serait déclaré hors (à l’extérieur de) la synagogue. En 85-90, il faut réinventer la permanence d’Israël, le judaïsme se recentre autour du courant pharisien. Les « minim » et les délateurs sont amalgamés dans un seul et même groupe les « maudits », des prières anathématisent les Juifs-chrétiens.
Exclus, les primo-chrétiens à l’origine Juifs vont développer leur courant hors de Palestine, en Asie mineure, à Antioche ou Ephèse en premier lieu. C’est également là que l’évangile selon Jean prendra, avec l’ajout du Chapitre 21, sa forme finale, sauf à la penser plus tard, et à Rome même.

Les évangiles affrontent la question : Pourquoi la plupart part de ceux qui croient en Jésus, le messie juif, ne sont-ils pas eux-mêmes des Juifs ?
Les chrétiens s’ouvrant aux païens, il convient de re-raconter l’histoire de Jésus. Ainsi, l’évangile de Jean identifie les tensions entre Jésus et les autorités juives, à une lutte contre le judaïsme. Dans le discours d’adieux (au Chapitre16), Jésus dit aux disciples que l’heure vient où ils vont être chassés de la synagogue. Il n’est pas ici question de persécutions de la part des romains, mais bien de la communauté juive.
Aussi, la dangereuse équation : autorités = peuple dans son entier, du disciple bien aimé, auteur du quatrième évangile, porte en elle, le germe d’un antijudaïsme primitif.

Dans le quatrième évangile, il est dénié aux Juifs la qualité de fils d’Abraham. L’appartenance au judaïsme ne s’y justifie pas dans une généalogie mais dans la compréhension de l’enseignement de Jésus comme celui de la Torah. Seul l’évangile de Jean nous rapporte l’épisode du coup de lance transperçant le corps Jésus en concluant par « Tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’écriture » (Chapitre 19 – Vs 28/42). Que dit donc l’écriture (la bible hébraïque) Psaume 34:20 : Il garde tous ses os, Aucun d’eux n’est brisé. Zacharie 12:10 : Et ils tourneront les regards vers moi, celui qu’ils ont percé.

Par « Tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’écriture » il faut en réalité lire :
L’écriture est accomplie au travers de ce que je raconte, et je raconte comment l’écriture s’est accomplie.

Les évangiles ne sont pas écrits pour dire l’histoire de Jésus, mais pour arguer de ce qu’il devait/doit être.

 


Extraits et Essai de synthèse de la série documentaire Corpus Christi de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat
12 Épisodes – Arte Diffusion.

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